TROUBLES NEVROTIQUES ET PROBLEMES EXPERTAUX

Accueil » TROUBLES NEVROTIQUES ET PROBLEMES EXPERTAUX

Loick-M Villerbu, Pr émérite psychologie et psycho-criminologie, Université Rennes 2 et Paris 7.
Pascal Pignol, Dr. en psychologie, Cellule de Victimologie Générale, CH Guillaume Régnier, Rennes, F.

Anne Winter, Dr en Psychologie, GIS CrimSo-ICSH,CIAPHS(EA2241)Université de Rennes 2

Quels sont les problèmes particuliers que l’expert au pénal va rencontrer avec les troubles de la série névrotique ? La question réduite ici à la clinique expertale est plus vaste, elle se double d’une dimension sécuritaire. Le débat est clinique, épistémologique et praxéologique. On ne peut penser une recherche diagnostique indépendante de son espace d’intervention. Le diagnostic expertal pénal, comme tout diagnostic, tient sa réalité des fonctions, des objectifs et des acteurs en présence.

En milieu de soin on parlerait de « troubles névrotiques et problèmes psychiatriques », supposant à la fois qu’ils puissent se mettre en travers des offres d’évidence d’une intervention en psychiatrie ou que le savoir faire dans ce domaine est encore en deçà des demandes. En environnement pédagogique ou éducatif seraient évoqués les résistances « névrotiques aux acquisitions, ou à la vie relationnelle, c’est-à-dire un mode de régulation du plus familier et du plus étranger qui aboutit à des impasses ; impasses de performance de soi, impasses de performances pour le groupe d’affiliation et d’appartenance, impasses qui en viennent à avoir un impact et un retentissement handicapant tout vie collective et toute vie intime. Tout comme seraient évoquées les résistances institutionnelles au changement.

Que veut une expertise au pénal quand le trouble est névrotique ?

En environnement judiciaire le problème se pose à deux niveaux : au moment du rapport présentenciel, au cours de la sanction pénale. Dans le premier temps un état des lieux psychiques est censé révéler les carences et les ressources dont dispose un individu dont la structuration s’est faite sur un registre névrotique, et lequel; dans le second cas la réponse vise à apporter des informations sur les vulnérabilités « résistantes », incluses dans chacune des névrosesen tenant compte des éventuels acquis et pertes associés aux expériences relationnelles des temps de la peine( à propos des questions de vie et de mort de soi ou d’autrui- suicide, somatisation-, et de l’autre côté celles de la réitération). Une hypothèse est maintenue : les bénéfices trouvés dans l’infraction, le passage à l’infraction peuvent être cherchés de nouveau ou s’imposer et éventuellement mettent en danger la vie ou l’intégrité d‘autrui, dans sa personne ou ses appartenances.

En clinique expertale la dimension politique du diagnostic (Villerbu et al. 2011), sa singularité, est celle que définit une mission. Le diagnostic n’est pas apriori un diagnostic en vue d’un traitement ; il participe seulement d’une orientation (éventuellement à un énoncé sentenciel pénal ; il n’y a pas en France d’institutions dédiées autre que l’hôpital et la prison). La déconstruction des missions donne la clé des interrogations portées au registre névrotique interrogeable : ce qu’il en est, ce qu’il en sera, au regard des savoirs acquis et selon que le travail porte sur l’infracteur désigné ou la personne plaignante (Ey, 1967).

– dire ce qu’il en est d’un fonctionnement psychique en situation de production infractionnelle (le rapport à la culpabilité et à la responsabilité pour soi et pour les autres) , le rapport à la transgression et à sa représentation (l’agir transgressif). en fonction d’un acte répréhensible (celui- là et non tel autre dans une histoire, (le rapport à l’infraction, la qualification pénale et éventuellement de la réitération)
dans des contextes situationnels identifiés ou à identifier (des opportunités facilitantes ou légitimantes)

– dire ce qu’il en sera dès lors qu’un énoncé judiciaire aura caractérisé l’agir devenu infractionnel (rapport à la sanction). à propos des préconisations dont on ne sait si la question répond plus à la recherche d’une bonne conscience morale (comment faire pour que l’agir infractionnel et inquiétant ne réapparaisse pas) ou à une tentative de convaincre la personne en question du bien fondé à modifier les caractéristiques de son rapport au quotidien (rapport aux changements attendus). -Tout cela en tenant compte des complexités introduites par le développement des savoirs criminologiques (Agressologie et victimologie), venant se cumuler le plus souvent dans une simple juxtaposition avec les savoirs psychiatriques et psychopathologiques (ou sociologiques) mis en œuvre depuis le XIXe siècle. Pour exemple par rapport au registre névrotique classique comment situer la névrose traumatique ? Ou encore les situations de maltraitance subie dont on sait qu’elles font souvent écran ? (rapport aux théories et aux nosographies empiriques)

La question de la dangerosité psychiatrique ne se pose pas à priori (sauf cas particulier comme les états crépusculaires) mais celui de la dangerosité criminologique persiste. Et cela au titre, non du discernement (intelligibilité, raisonnement, aliénation-abolition) mais de la volonté engagée dans la commission infractionnelle. Vécus réactionnels de culpabilité et de responsabilité tout autant psychique que morale seront dès lors particulièrement explorés, en termes de sentiment de…, sur la base d’une culpabilité déjà engagée par l‘ a priori sur lequel se fonde le registre névrotique : angoisse et culpabilité. Le statut des impulsions et compulsions, celui des obnubilations, de la conscience et des vécus de déréalisations parfois liés étroitement au registre névrotique ne manqueront pas de se poser ; et l’on perçoit tout le sens des expertises post sentencielles et au cours de détention (en vue de libération conditionnelle, de permissions, etc.) lorsque la question des changements de normes et des valeurs par rapports aux faits d’infractions, aux victimes, etc. est posée.

Dans ces cadres ainsi définis l’expert s’est inventé, se découvre, un objet singulier : les vulnérabilités psychiques et sociétales de la personne examinée, mises en scènes (en actes et en scénarios) dans des pratiques de soi, de l’autre et du monde. Pratiques qui seront considérées, comme une issue qui s’impose à une impasse (Debuyst, 2009) et créant une nouvelle impasse ; l’agir ne tient pas ou plus compte du lien social et de ses vecteurs que sont le don (réciprocité) et la dette (mutualité) fondateurs de toute responsabilité.

L’angoisse et le registre névrotique

La pathologie psychique névrotique a comme fondement l’angoisse. Celle-ci va donner lieu à neutralisations, ce qui a été identifié à des mécanismes de défense intra psychiques ou encore à des stratagèmes ordonnant une ou des représentations d’autrui ou de soi, peu susceptibles de mobilité. L’interdit fonde la culpabilité en lui donnant ses formes et ses objets. L’angoisse se fait culpabilité par le jeu des censures et auto interdits inhibant toute réalisation de désir. C’est ce qui vient opposer structurellement névrose et psychopathie : dans la première, excès d’inhibition, manque d’inhibition dans la seconde (manque de manque à s’interdire). L’excès ou la carence de capacité à s’interdire discrimineront d’un côté le registre névrotique (excès d’interdit) de l’autre le registre psychopathique (carence d’interdit). Tandis que psychose et perversion vont s’opposer sur la base d’une présence : absence de présence à soi dans la psychose, fétichisation de traits partiels de l’autre dans la perversion, le réduisant à l’état de chose manipulable au gré des fantaisies de contrôle (Villerbu, 2001).page3image41834688

Psychose. Impossibilité structurelle de tout attachement empêchant toute consistance. Inconsistance identitaire. Absence démultipliée et accrochée à des bouts de réel.page3image41843328Perversion. Fétichisation et précipitation identitariste (sans quoi… rien). Présence figée et toute puissance d’un contrôle sur soi par effroi d’un autre
NévroseCulpabilité aux effets variés, se projetant sur les performances identitaires et formalisant un mode défensif unique.Psychopathie. De l’excès de recherche d’excitations polymorphes ou non, valorisant les fantasmes de contrôle sur l’autre, nait l’inconsistance identitaire (une ombre)
Schéma 1 : discrimination structurale des pathologies.

Si la névrose d’angoisse est dite basique toutes autres organisations y afférant en seront des formes accommodées sur un trait structurel unique. – Névrose d’angoisse, c’est la désorganisation de toute fonctionnalité corporelle et psychique ; toute émergence est danger, désarroi, cauchemar, déréalisation et l’exposition aux affects de colère ou de rage. – Phobique, l’angoisse se systématise et se localise dans l’espace externe et ses objets.- Hystérie, elle se diffuse essentiellement sur l’espace des corporéités dramatiques, en conversion.- Obsessionnelle elle systématise l’interdit sur tout ce qui serait possible et désirable : actes, pensées ; un envers reste toujours émergent.

Angoisse libre Angoisse fixée
* Névrose d’angoisse dont les désorganisations structurelles, permanentes donnent lieu à des moments de colère déréalisantes et destructrices* Névrose phobique avec une fuite en avant salvatrice face à une passivité de repli.
* Névrose hystérique ne pouvant faire du moi qu’un ensemble de personnages en actes et scènes démultipliés.
* Névrose obsessionnelle où toute forme désirante se présente en terme de compulsion, aux obligations interdisant d’ être soi-même, (vérification, défense contre ses propres obsessions, folie du doute et du toucher, aboulie, perplexité, irréalité, pensées magiques conjuratoires irréalisant toute scène, sabotage permanent de la pensée par des formes de pensées parasites, etc.
Schéma 2 : Destins de l’angoisse

Soit : des états névrotiques maintenus par des processus défensifs instables et inventoriables, neutralisateurs des angoisses (dangers internes, conflits intra psychiques), faisant barrage à leur retour, aménageant des positions subjectives, ayant des incidences directes sur les ressentis de culpabilité et responsabilité post infractionnels et post sentenciels.

RefoulementIntrojection/assimilation
Régression/FixationAnnulation/conjuration
Déplacement/substitution/projectionFormations réactionnelles/inversion
Isolation/fragmentationIdentification/ emprunt de rôles et de positions subjectives/identification à l’agresseur
Schéma 3 : processus et mécanismes de défense.
Effondrement névrotique et réaménagements.

Cette permanence est sans cesse mise en difficultés dans le rapport à soi aux autres et aux mondes. Le maintien des équilibres internes à une structure névrotique oblige à des aménagements (cf.la notion ancienne de transitions insensibles, pour lesquelles on se demandait si ce n’était pas un effet de dégénérescence -Pitres et Régis, 1902- cette fois-ci dans une perspective structurale) dont les conséquences peuvent être infractionnelles. Plusieurs hypothèses sont envisageables :

– effet de dramatisation (les opportunités sont aussi des contraintes),
– le bénéfice trouvé et réalisé peut être dès lors recherché,
– des registres mixtes se combinent (apport des traits appartenant aux registres pervers, psychotiques ou psychopathiques) qui viennent faire front aux culpabilités dévorantes et altérantes.
Le jeu des opposés qui anime le registre obsessionnel est particulièrement démonstratif : de la rétention à son envers la prodigalité, des formes de respects les plus formelles aux agressions les plus destructurantes et sadiques, des timidités aux témérités, des méticulosités aux vandalisations les plus extrêmes. L’échec des processus défensifs actualise des stratagèmes relationnels au dépens d’un tiers, sexualisation et agression en sont dès lors des objets privilégiés ( du harcèlement aux divers emprises et destructivités).
Dans cette perspective le mal fait à autrui est la conséquence d’un effondrement plus ou moins durable avec ce qu’a pu apprendre cet effondrement, dans la transgression réalisée. Elle ne peut être sans bénéfice secondaire. La sanction pénale,
– ou bien vient conforter la culpabilité originelle (ce qui ne dit rien d’une éventuelle réitération, les regrets pas plus que les remords n’ont jamais été une clé de réussite et se fonder sur l’aveu pour en induire un changement d’état reste une illusion),
– ou bien vient heurter de plein front un mode défensif à ce point incorporé dans une réalité sociale dont les bénéfices sont si expérimentables qu’aucun changement n’est vraiment possible.
De manière générale la clinique expertale a trop bien ignoré ou laissé de côté pendant très longtemps les effets des événements traumatiques (le pré traumatique se donnant alors à lire dans une structure névrotique pas encore constituée mais déjà là). L’on en est venu ensuite à considérer les impacts et retentissements des actes subis comme étant des éléments starters de possibles comportements infractionnels (auto agression versus hétéro agression). Si la clinique expertale est confrontée à la question des impacts chez un sujet victime de tels événements, et parfois même tente de l’estimer en grandeur, il est rare qu’une telle demande se fasse pour celui qui a agi l’agression ; comme si le fait d’agir ne laissait pas de traces traumatiques par la découverte d’une possibilité impensable et inattendue (Villerbu, 2008) 

Quelques exemples
– L’Excès de nominalisme. L’époque n’est pas loin où l’on pouvait lire qu’un tel ou un tel étant supposé névrosé il était peu probable qu’il fut auteur d’agressions à caractères sexuels. Le raisonnement reposait sur le seul registre des états et non sur ce qui se passe quand ces états s’effondrent et tentent avec les ressources disponibles, une recomposition ; laquelle vient mettre en danger et en conséquence, l’intégrité d’autrui.
– Des mots valises. Une réécriture de la conjugalité dans les violences conjugales aurait un intérêt certain à envisager ce passage par le registre névrotique. Que ce soit dans les dépendances passionnelles criminelles (qui viennent cacher d’authentiques violences conjugales). Ou encore, dans les crimes dits passionnels dont la mode est aujourd’hui d’envisager un état narcissique quand autrefois on passait par une psychologie morale, pour dire et identifier les issues structurelles à un lien déchu, entre persécution ( celui ou celle qui s’en va a été rapté(e) et l’ennemi(e) prend figure dans un(e) rival(e) dont l’existence est de trop) et traitrise (celui ou celle qui part choisi d’être, aller ailleurs en dépit d’un passé commun alors renié). Quelles seront en conséquences les possibilités qui se feront jour (la mise en forme de ce qui se sépare) dans un contexte de registre névrose d’angoisse, hystérique, phobique, ou obsessionnel. Quelles seront les incidences sur le couple criminologique homicide/suicide, sur la Familicide ou le meurtre de masse… sur le suicide? Ou encore, si l’on admet ces états de réaménagement plus n’est besoin de postuler un état psychopathique initial pour bien d’autres activités criminelles. (Lanctot, 2003)

Dans ces savoirs que créent les experts au titre de leur expérience criminologique il est bien dommage que rien ne vienne faciliter les relations de recherches, de jurisprudence expertale qui garantiraient mieux un consensus de diagnostic, d’orientation et de traitement, en relation avec les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation, dont on mésestime trop les capacités de facilitation au changement. Il manque certainement en France une Société scientifique et professionnelle de criminologie pour s’opposer à la fragmentation entretenue des différentes approches uni disciplinaires ou uni professionnelles, du phénomène criminel et de ses pratiques. Cela permettrait simultanément de se donner les moyens de tirer bénéfice des interventions de désistance,( les pratiques du changement) opérant au travers des différents registres pathologiques et particulièrement névrotiques.

Bibliographie

Debuyst C. (2009) Essais de criminologie clinique. Entre psychologie et justice pénale. Les conceptions criminologiques de la culpabilité. pp.179-203. De Boeck. Bruxelles. Ey H., Bernard P., Brisset Ch.(1967) Manuel de psychiatrie. Paris, Masson et Cie.


Lanctot N. (2003) La délinquance féminine : l’éclosion et l’évolution des connaissances.421-469. In, Le Blanc M., Ouimet M., Szabo D. Traité de criminologie empirique, 3e édition. Presses Universitaires de Montréal. Québec.
Pitres A., Régis E. (1902) Les obsessions et les impulsions. Paris. Doin.


Villerbu L-M. (2008) Interaction Victime/agresseur, un choix ? In, 266-273SenonJ-L, Lopez G., Cario R. Psycho-criminologie. Clinique, prise en charge expertise. Paris. Dunod. 1e édition.


Villerbu L.M. (2001) La psychopathie au risque de la clinique. Epistémologie et considérations psychopathologiques. Evolution psychiatrique, 66; 678-690.

Villerbu L.M., Pallaric R., Moulin V. Libeau-Mousset L. (2011) La Co-construction expertale. Recherche financée par le GIP Justice. Disponible au GIP. Paris.


Dernières publications