
EMPRISE-DEPRISE DANS LE COUPLE
Geneviève PAYET
Cofondatrice de l’Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, Fondatrice et Présidente d’Honneur du Réseau VIF
Publication rédigée suite à la participation, le 17 octobre 2024, au cycle de conférences ‘Approche
pluridisciplinaire de l’Emprise’, organisé par la faculté de Droit de l’Université Catholique de Lille
C3RD, le CRJ Université de La Réunion, sous la direction de Cathy Pomart, Anastasia Conroux et
Blandine Mallevaey, Chaire Enfance et Famille.
« Les tyrans ne sont grands
que parce que nous sommes à genoux »
Étienne de la Boétie
(Discours de la servitude volontaire)
Emprise-déprise dans le couple
Em-prise
Le terme d’emprise dérive de la contraction du verbe latin populaire impredere, qui signifie « saisir », saisir physiquement (prison, préhension, préhenseur, emprisonner, emprendre disparu en laissant emprise, reprendre, repreneur et reprise) ou au fait de saisir par l’esprit (apprendre, appréhender, apprenti, comprendre, compréhension, compréhensif et compréhensible) Cédric Roos (2006) »
La relation d’emprise se découpe en séquences distinctes passant schématiquement : par une action d’approche (séduction, idéalisation, dépendance), puis de domination avec asymétrie dans les relations (l’un sait, l’autre exécute, l’un est coupable, l’autre jamais), et enfin de soumission avec double contrainte et isolement (Roger Dorey, 1981). De façon plus ou moins explicite, plus ou moins avouée, le but de cette manœuvre vise la neutralisation du désir de l’autre, donc l’abolition de son altérité. Persuasion, dissimulation, manipulation, mensonge, contrainte… à cela s’ajoutent la répétition et l’intensification de la violence qui mènent jusqu’à l’emprise.
Les témoignages exprimés en consultation évoquent d’eux-mêmes cette escalade et le climat de terreur qui s’installe : « s’il sait que j’ai porté plainte contre lui, il va me couper la tête », « je sens que la vie se meurt en moi… », « si tu quittes la maison, ce sera dans un cercueil ».
« L’emprise s’enracine dans une alliance et s’arrime au sentiment de reconnaissance » Jean-Paul Sauzède
C’est ainsi que, « sous l’effet d’une influence, en fonction de sa durée et de son intensité, en fonction aussi et surtout du statut de celui qui l’exerce, la victime peut lâcher prise, puis céder, par bribes, par secteurs, tout ou partie des éléments constitutifs de son identité : son corps, sa vie psychique et affective, sa vie sociale et relationnelle, son nom, ses biens, ses valeurs, ses références culturelles…. »[1] Geneviève Payet.
Faire Couple
Aimer c’est reconnaître un manque, reconnaître qu’on a besoin de l’autre, mais à la fois c’est renoncer à être comblé par l’autre. Car aimer ne signifie pas être à la place de, encore moins être là où l’autre me place. Il faut donc se résigner, rappelle Christian David, « à ne faire jamais qu’une expérience inachevée, incomplète et donc insatisfaisante de nos sentiments. Cet inachèvement peut certes passer inaperçu. » Aimer c’est également être dans une proximité vivante, à la fois contenante, fiable et constante, sans oublier que cet amour porte en lui la fidélité et le partage, tout autant que l’infidélité et la rupture. L’inconnu de notre désir porte en lui l’incertitude, le risque et souvent l’échec ; quelque chose qui bute en tous cas sur les limites du ‘manque’ qui structure notre être. Certes l’expérience du désir amoureux nous pousse parfois jusqu’à vouloir posséder l’autre, cependant il nous faut constamment garantir cette distance qui nous sépare psychiquement ; condition essentielle pour faire couple, coconstruire dans l’espace-temps du va et vient de la relation. En somme, aimer et faire couple, c’est découvrir comment partager l’espace de l’intime, faire une place à l’autre par le corps et la parole, le regard et le silence, et en retour « faire le pari que l’autre accepte de partager le sien propre, sans nous déposséder du nôtre, sans le ravager, sans le quitter brutalement en le laissant vide », Michela Marzano (2005). Fait de tendresse, de complicité, également de doute, de peur, cet espace vit et vibre en permanence, il est garant d’un lien qui tout autant unit et sépare le couple, protège de la fusion et empêche la destruction de l’autre par l’autre.
Emprise : relation duelle
ou groupe organisé ?
Si l’emprise caractérise l’une des formes, parmi les plus insidieuses, d’atteinte à la relation (relation entre deux personnes, relation entre une personne et un groupe…), ce mécanisme serait-il le même suivant qu’il se développe dans une relation duelle ou au sein d’un groupe organisé (de type sectaire[2], esclavagiste, prostitutionnel, mafieux…) ?
Pascale Jamoulle le résume en ces termes : « L’emprise est un miroir aux alouettes, qui attire ses proies et s’infiltre très progressivement dans la vie des gens, avec leur consentement. En arrière-scène, une dynamique de toute-puissance, de chosification et d’instrumentalisation d’autrui est à l’œuvre… », sachant que cette dynamique ne va pas se manifester de la même manière suivant la personnalité du prédateur et suivant le contexte où va s’exercer l’emprise ; dérives sectaires, organisations mafieuses, dictatures… étant généralement davantage aux mains de personnes ayant un profil psychopathologique.
Dans une relation duelle, le mécanisme d’emprise n’est au préalable ni pensé, ni organisé. Il va, par touches successives, s’engouffrer et s’ancrer dans les failles narcissiques, aussi invisibles que méconnues, des victimes comme des agresseurs. Ce mécanisme avance en silence, en « missouk » (dirions-nous en créole, c’est-à-dire masqué), d’ailleurs bien souvent sans que son auteur ait lui-même compris la tyrannie dont il se rend responsable, ignorant les raisons inconscientes qui le poussent dans le sens de cette transgression. Dans un agir répété et de plus en plus violent, où les mots perdent leur sens, comme pris en otage par sa propre problématique, cette personne devenue agresseur noue les mailles d’un filet dont elle est elle-même l’artisan ….
Lors du premier séminaire[3], Jean-Luc Viaux a rappelé ce point commun qui se retrouve dans les couples comme dans les sectes, à savoir que « le manipulateur promet une relation sécure ». En somme, du point de vue psychodynamique, sans s’en rendre compte, l’agresseur tente de combler en lui une béance qui depuis l’enfance génère des angoisses de séparation et d’abandon, une peur de la solitude et du vide, constituant la base d’un mal être existentiel insupportable, dont il n’aura d’ailleurs de cesse de rendre l’autre coupable.
Observons toutefois qu’en situation groupale l’atteinte de chacun des membres est moins perceptible, car très individualisée en tant que sujet à part entière : Dans les dérives sectaires par exemple, les adeptes dans leur ensemble sont absorbés dans une seule et même entité. Dans les témoignages recueillis par Karine Dusfour[4], certains parlent de « famille » au service du leader qui détient l’autorité selon un/son projet (fût-il celui de « changer l’humanité… dans un délire complotiste et conspirationniste »). Même s’il évolue au fil du temps, ce projet s’inscrit généralement dans une matrice, un programme, une certaine vision du monde et de l’avenir. Le mécanisme d’emprise se dessine alors à travers des objectifs et des modalités, une répartition des rôles et des responsabilités, des étapes qui – le plus souvent – sont de véritables épreuves. Tel un vampire, le ‘gourou’[5] déploie une énergie psychique considérable pour réussir son entreprise de soumission et d’appropriation des victimes. Comble de tout, ses proies devront lui en être reconnaissantes. Ici, dans la secte, pas de murs ni de chaînes, mieux la porte du ‘château’ est souvent grande ouverte….
Autre cas de figure, celui de la prostitution : on observe dans le système prostitutionnel que le mode opératoire des proxénètes s’est réorganisé depuis la loi de 2016 (qui prescrit la condamnation des clients pour l’achat de relations de nature sexuelle et la protection des victimes). Depuis sa promulgation, la prostitution outdoor étant désormais concurrencée par des pratiques plus discrètes (cyber-prostitution, nudes, offres de massages, prostitution numérique, escorting), de nouvelles formes de prostitution ont vu le jour (michetonnage, sugar dady, lover boy, prostitution logée, prostitution par plans[6], julotage…). Pour tenter de contourner l’interdit, l’espace-temps de la rue, du net ou du salon étant devenus à haut risque, le contact client-prostituée se fait de plus en plus sur les réseaux sociaux et la rencontre a plutôt lieu dans des chambres ou appartements loués par les proxénètes et le fonctionnement est assuré par des complices. De fait, cette nouvelle prostitution indoor resserre plus encore les liens entre les « consommateurs », désormais inscrit dans une proximité relationnelle, et les ‘filles’ prises au piège. Cette restructuration du système prostitutionnel est organisée sur un modèle quasi mafieux afin d’offrir les meilleures conditions pour garantir la clandestinité et sécuriser la gestion de l’argent. Dans un tel système, l’intentionnalité du prédateur ne fait aucun doute, toutes les stratégies d’emprise sont activées avec soin : manipulation, chantage, abus de faiblesse, menaces, domination, contrainte… pour reprendre les qualifications listées par François-Xavier Roux-Demare. À cette liste s’ajoute bien sûr la soumission obtenue avec des produits, alcool et stupéfiants, jouant un rôle majeur dans le processus de sujétion pour sceller complètement le phénomène d’appropriation et garantir le commerce des corps …
Relation duelle ou groupe organisé, en fait quel que soit l’espace où se déploie le mécanisme d’emprise, les impacts psychotrauma-tiques d’une exposition à un système prédateur sont les mêmes. Par un processus de dépersonnalisation, dé-subjectivation, dévitalisa-tion, les victimes sont dépouillées d’elles-mêmes, puis recondition-nées dans le seul but de servir les intérêts de celui qui les a asservis.
Femmes sous emprise
Dans la relation de couple, la dynamique d’emprise est aussi complexe, car d’une part elle se met en place dans le temps, d’autre part elle requiert patience et détermination chez un agresseur qui n’a pas conscience de la relation toxique qu’il est en train d’instaurer. À bien y regarder, elle évolue par paliers successifs et sa progression est plutôt circulaire, avec des allers-retours constants entre les forces en jeu, par intégration progressive des étapes franchies. Autre caractéristique importante : sa mise en œuvre résulte d’un double mouvement où les acteurs interagissent constamment. En somme, agir et subir se conjuguent, s’entretiennent et se développent dans une spirale infernale.
Observons que l’emprise s’installe généralement dans un contexte où la violence est déjà présente, sous d’autres formes (psychologique bien sûr, mais souvent aussi matérielle, économique, physique, administrative, sexuelle…), avec des intensités plus ou moins hautes. Cette violence, parfois hélas qualifiée d’ordinaire, est en soi un indicateur très révélateur, elle sert de terreau à la rupture d’égalité et la hiérarchisation des places dans le couple, séparant celui qui dirige / celle qui obéit (cf. le film Anna7), créant les conditions pour la mise en place d’un système prédateur.
« L’intolérable est là quand le regard porté sur l’autre ne le constitue plus, pour une raison ou pour une autre, en semblable à soi en humanité » Françoise Héritier Selon Michela Marzano[7] (2004), de manière générale, « la construction sociale, le poids d’une culture patriarcale conduisent certains hommes à des comportements sexistes et violents envers les femmes ». Dans les situations de violence conjugale, les hommes intolérants et tyranniques « ne supportent pas l’opposition à leurs désirs. » Plus grave, ils n’éprouvent « aucune compassion à l’égard des autres et notamment des femmes [qui ne sont] plus reconnues en tant que sujet pouvant contester le pouvoir et la violence des hommes. » L’emprise opère chez eux comme un ‘en-plus’, une jouissance dans la prise de pouvoir pour neutraliser le désir de l’autre. Elle crée un univers hors norme sur lequel il est difficile justement d’avoir prise, où la liberté et le bonheur n’ont plus cours et sont à l’opposé du « monde apaisé… où chacun accepte ses fragilités et ses faiblesses où règne enfin le bonheur de ce qui est et non pas l’idéal de ce qui doit être », à l’instar de l’analyse faite par Michela Marzano sur le concept de fidélité à partir des écrits de Kundera (2005).
Au fil du temps, ce processus se durcit. À tel point que, sans le savoir et sans le vouloir, la victime finit par participer à son propre malheur. Preuve en est qu’en craignant d’être à nouveau violentée, malgré elle, elle cède à son partenaire l’initiative de mettre ou non en acte cette violence. Par anticipation, elle accepte implicitement de se conformer au pouvoir arbitraire de l’autre. C’est comme si, déconnectée, elle avait perdu sa capacité de penser et de réagir. Des témoignages pleins de contradiction traduisent cette aliénation : « maman, elle retire ses boucles d’oreilles quand Papa va la frapper », « à la maison le soir, avec les enfants on était au garde à vous dès qu’on entendait le bruit de sa voiture », « je suis paralysée, il m’a dit qu’il veut voir mon nom écrit dans le journal. »
S’il est difficile de savoir quand le mécanisme d’emprise s’est enclenché (y a-t-il eu un phénomène inaugural ?), en revanche l’analyse phénoménologique permet de repérer avec précision les étapes du glissement qui s’est opéré, parfois ponctué de feed-back en réponse à des excuses ou de promesses. Par effet de langage, la puissance de la parole peut apaiser les sentiments d’incompréhension et de confusion : incompréhension, car c’est insensé, confusion, car c’est contradictoire. C’est sans compter sur le fait que les retombées portent à la fois sur le partenaire intime et sur le couple qu’ensemble tous deux ont créé, donc cet espace composé d’une part de chacun d’eux.
Mais, sous l’effet des réitérations, excuses et promesses perdent en crédibilité. Par réflexe d’auto-protection, méfiance et doute s’installent chez les victimes, laissant place peu à peu à une blessure vécu narcissique, un vécu d’effraction. À ce stade, malgré leurs réactions d’indignation, voire de colère, malgré les menaces et les agressions qu’elles lancent en retour (parfois abusivement qualifiées de violences réciproques, si ce n’est d’ambivalence), les contre-attitudes développées par les agresseurs (banalisations, justifications, rationalisations…) peuvent laisser place au doute et ouvrir du côté de l’emprise. C’est ce qui advient lorsqu’ils sont toujours plus dans l’offensive (manipulation, injonctions paradoxales, abus de pouvoir, rupture d’égalité, contrôle, déni et appropriation), alors que les victimes sont toujours plus sur la défensive (négation de soi, refoulement, sidération, dénégation, dissociation).
Sous l’impact de la violence extrême et du trauma, alors le temps se fige, les places se confondent. L’autre disparaît, absorbé par le partenaire qui occupe sa place, toutes les places en réalité, tenant des propos du style : « sans moi tu ne pourras pas vivre », « qui voudrait de toi ? », « pari que dans moins d’un mois tu vas me supplier de revenir »…). Le sujet déserte la coquille d’un soi de plus en plus inerte qui se vide de sa fonction désirante[8].
Consentir ou céder ?
En tant que rencontre avec l’autre, consentir constitue généralement une véritable quête de la déprise de soi. C’est une ouverture vers l’autre, un saut dans l’inconnu qui comporte sa part d’excitation et de risque, et qui est assumé en tant que tel. À l’opposé, céder c’est devenir un objet d’une jouissance imposée par l’autre, c’est faire l’expérience d’une colonisation de l’autre. « Le ‘céder’, écrit Clotilde Leguil, est une réponse du corps là où il y a une non-réponse du sujet, une impossibilité pour le sujet de dire quoi que ce soit. Le ‘céder’ est un ‘lâchage’. »
La frontière entre consentir et céder n’est pas facilement décelable, on évolue bien des fois de l’un à l’autre comme sur une zone de crête, et quand le désir est malmené, voire nié (comme c’est le cas dans le système d’emprise), consentir équivaut alors à renoncer à ce qui permet de dire ‘non’. « Si je ne veux pas ‘faire’… il crie. Et si je dis ‘non’, il fait quand même » ! Ce témoignage illustre l’impuissance et la détresse dans lesquelles sont plongées les victimes dépossédées de leur refus de consentement.
Notons aussi que, dans certains cas, le consentement advient en lieu et place du non-consentement, il constitue même l’ultime acte de volonté. Mais à quel prix la victime dit-elle « oui » à défaut de pouvoir crier « non »?
« Je suis, de part en part, ce qu’on a fait de moi. On m’a réduit à cela. »
Jean-Baptiste Pontalis
Quand elle n’est plus en capacité de faire obstacle à sa révolte intérieure (indignation), elle se résout au mensonge, au silence pire à la dissociation. Être sous emprise c’est être « vampirisé » disait Gérard Lopez, c’est faire l’expérience de la dé-subjectivation. C’est ainsi que malgré elle, comme un baba-chiffon (comme on dit en créole), la victime dévitalisée cède et… assume sa perte. Dans une position sacrificielle, doublée d’un réflexe de survie, elle s’impose de devenir complice des agirs pulsionnels transgressifs de l’autre.
Consentir (par adhésion ou par ‘adhérence’ ?) peut donc conduire à céder, sans même s’apercevoir que la limite est franchie. L’angoisse constitue l’un des signaux d’alerte, mais alors il est déjà trop tard. Trop tard, c’est ne plus pouvoir dire ‘non’, perdre le contrôle et les moyens de retrouver sa liberté, être confronté à l’effroi. C’est être confronté à la perte, à la peur de disparaître même à son propre désir.
« Abolir les différences (soi/autre), incorporer l’autre (afin d’exercer sur lui une emprise à partir du dedans), confondre les espaces et les distances (dehors = dedans), puis fusionner, c’est réaliser le vœu d’Elisabetha (‘je veux être ce que vous êtes, je veux aimer ce que vous aimez, je veux faire ce que vous faites’ [9]) lorsqu’elle clame son amour fou pour le comte Dracula ! » (Geneviève Payet). Vœu impossible à réaliser, pourrions-nous dire aujourd’hui en réponse à Elisabetha, et c’est tout le bien qu’on lui souhaite ! Car, le fait même de vouloir se soumettre signe qu’une part du soi, si minime soit-elle dans certains cas, est toujours saine et vivante. En réalité, sans se plaindre, sans le montrer forcément, sous emprise le sujet résiste toujours, il se préserve psychiquement d’un envahissement et d’une aliénation de tout son être. Liliane Daligand[10] rappelle à juste titre que l’autre « ne peut jamais être entièrement consommable… Il persiste en quelque sorte un reste inassimilé et inassimilable qui est dans l’ordre de la vie ou, mieux, de l’esprit, autrement dit de la parole … C’est ce reste trouble [justement, cet écart insupportable, car irréductible]que le violent veut réduire ».
La dé-prise
Se libérer d’un système d’emprise prend du temps, mobilise des ressources intérieures et extérieures à la personne. Cette démarche a d’autant plus de chance d’aboutir qu’elle est inscrite dans une relation d’aide et de soin, dans un travail d’élaboration. Savoir quand et comment s’est installé ce mécanisme est tout aussi important que de percevoir quand et comment s’est manifesté la prise de conscience, le doute, le point de bascule. La déprise correspond à ce moment de rupture, des forces émancipatrices vont s’enclencher très graduellement. Le risque de rechute n’est pas exclu, il fait bizarrement partie du mécanisme d’emprise, il signe d’ailleurs son existence.
Au contact des victimes, on découvre que même si le système d’emprise nous semble totalement lisse, verrouillé et inaccessible, même si le filet est devenu une véritable côte de maille si serrée que des nœuds ont remplacé le tissage, il existe un moyen et une raison de trouver prise. La pulsion de vie nous réserve toujours des surprises et des raisons d’agir. Persiste à bas bruit un espace pour panser / penser, pour continuer à exister, tant qu’il y a du sujet il y a du désir, une partie du soi reste toujours prête à renaître et aspire à un ailleurs malgré le clivage (partie du soi sous emprise et partie du soi qui survit). Cette formule de Cédric Roos résume bien cette idée : « la captation prive… la victime de sa liberté, mais ne lui retire pas le désir de se libérer. »
« Se révolter, lorsque le consentement a conduit au traumatisme, c’est se retrouver » (Clotilde Leguil), donc être capable de dénoncer le coupable. À partir de cette étape, la victime peut restaurer sa subjectivité, dire son sentiment de culpabilité d’avoir cédé à la fascination, d’avoir laissé faire. Elle peut enfin se plaindre des douleurs endurées dont le seuil de tolérance a bien souvent été dépassé. Elle peut ainsi renouer avec la globalité de son être (l’une me disait en créole : « ma tête, mon corps, té chacun son côté »).
Alors cette victime parvient peu à peu à désintriquer les espaces (dedans/dehors, soi/autre), organiser une résistance efficace et déverrouiller l’accès à sa mémoire. Par le soin, le travail sur l’oubli, le déni et le refoulement sont indispensables pour un retour sur soi. Se souvenir permet de ne plus porter les traces (mnésiques : corporelles et émotionnelles) de l’irreprésentable, de sortir de la honte, de ne plus souffrir, d’éloigner l’image de la mort de l’espace de la vie. En somme, de « rendre pensable ce qui s’est passé et suturer le réel du vécu traumatique » Gabriela Patiño-Lakatos.
« Sans trace, il n’y a pas de mémoire.… La mémoire est à la trace…ce que l’histoire est à l’archive »
Gabriela Patiño-Lakatos
Historiser conduit, par étapes, à se ré-approprier sa subjectivité anéantie et déjouer la répétition. Il n’y a pas de recette magique ! Vouloir ‘retirer le filet’ ne suffit pas (Jean-Luc Viaux a fait un clin d’œil à cet excellent ouvrage sur les racines de la violence d’Alice Miller intitulé « C’est pour ton bien »). Au risque d’être identifié à l’agresseur, cette fausse bonne idée peut même s’avérer contre-indiquée. Pascale Jamoulle affirme à juste titre que « seule la démarche d’élucidation des effets d’un système d’emprise, des processus et des mécanismes qui l’ont rendue possible semble protectrice ».
« Toute dénonciation systématique de l’emprise ne nous laisse pas plus de recours qu’à celui qui s’en fait le martyr. »
Jean-Baptiste Pontalis
Pour conclure…
Plus l’espace relationnel est opaque et inaccessible, plus le mécanisme d’emprise peut se mettre en place, sans bruit ni visibilité. L’espace du couple est le cas de figure le plus problématique car l’intime constitue une barrière trop souvent perçue comme infranchissable par les professionnels. Les principaux facteurs de risque sont connus (pluri-vulnérabilités, addictions, antécédents difficiles, troubles psychiques, carences et défaillances), ils font le lit des transgressions.
Résultat : côté agresseur les agirs sont de plus en plus transgressifs (exigences, dissimulations, mensonges, accusations, forçage…), côté victime la souffrance s’exprime par de plus en plus de symptômes (perte de l’estime de soi, sentiment d’insécurité et d’offense, angoisses, vécu d’échec et d’abandon, épuisement, manifestations de peur, de colère…). Mais, elle s’exprime aussi par les mots (la plainte : se plaindre ou être à plaindre), par le silence (repli, résignation, déni de la douleur…).
Dans et par ce système destructeur que constitue l’emprise, la violence est présente partout et tout le temps, elle s’est d’ailleurs complètement substituée à la relation. Même si agresseur comme victime n’ont pas choisi les places qui leur sont respectivement et implicitement assignées, en fait la conjugalité n’est plus. En lieu et place, un filet invisible délimite l’espace d’une véritable prison (pour rappel ‘prison’ et ‘emprise’ ont la même étymologie)[11].
Sous l’angle victimologique, nous pourrions dire que l’emprise est une forme spécifique et ultime de violence qui se rajoute à la typologie classique (violences physique, sexuelle, économique, administrative, spirituelle…) et en constitue même le point d’orgue en termes de danger.
Du point de vue clinique, dans et par le couple, l’emprise résulte de la mise en place, sans intention car non programmée, d’un mécanisme toxique qui s’emballe, dérive et se referme. D’où la nécessité de repérer et d’évaluer le plus tôt possible les processus à l’œuvre, c’est-à-dire quand qu’il est encore temps de mettre des mots sur la situation, pour sécuriser, nommer les passages à l’acte, exprimer la souffrance, prescrire du soin, poser des limites. Donc bien avant le moment où tout bascule emportant ce qu’il reste du sujet dans une chute infinie.
Saint-Paul, La Réunion
Geneviève PAYET
Cofondatrice de l’Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, Fondatrice et Présidente d’Honneur du Réseau VIF
Sources
[1] « Psycho-traumatologie. L’aide-mémoire. 45 notions clés », texte intitulé « L’Emprise » Pages 114 à 120. Co-auteure
ouvrage collectif, sous la direction de M. Kédia et A. Sabouraud-Séguin, DUNOD, septembre 2008.
[2] La MIVILUDES définit comme une dérive sectaire « la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé,
quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter
chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des
conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société ».
[3] Genèse, définition et mécanismes de l’emprise. 19 septembre 2024 « Le développement de la relation d’emprise
psychologique », Jean-Luc Viaux, Psychologue, professeur honoraire de psychopathologie, Université de Rouen, expert
honoraire près de la cour d’appel.
[4] Projection et débat organisés par l’ADFI dans le cadre du Festival du film en santé « Santé mentale en danger ». Film de
Dusfour Karine le 17 novembre 2023 (Château Morange, Saint-Denis, La Réunion). Extraits de quelques témoignages : « Le
groupe a une puissance considérable et il répond aux questions sur la vie, sur l’être. C’est notre famille. » « J’étais comme
dans un jeu en 3D, un programme MATRIX, j’avais une autre grille de lecture du monde, les valeurs étaient inversées, la
torture c’était de l’amour, une vraie fabrique de perversité ! Aller vers l’horreur et être indifférent à la souffrance de l’autre,
devenir une esclave sexuelle. Et pour ça être un bloc, un bulldozer, ne plus avoir à s’alimenter, interdiction d’avoir peur du
danger et de la mort. » « Dans cette phase de déprise, j’avais besoin d’être reprogrammée et là le risque de suicide est grand.
On est seule, face à soi, dans le noir, un château vide, le silence. Croire à quoi ? Séparation avec ce moi-même tyrannique,
cette prison. J’étais morte. Puis je respire, pouvoir penser pour soi ! Ré-inclusion parmi les vivants ! ». Karine Dusfour :
« Adeptes, de l’emprise à la déprise », film documentaire français réalisé en 2023 et diffusé sur Arte.
[5] Étymologiquement (dictionnaire de l’Inde contemporaine — Sous la direction de Frédéric Landy, 2015), dans les Écritures
sacrées en Inde, le ‘gourou’ qualifie celui qui est « grand, important et vénérable ». Dans la tradition hindoue, le gourou est un
sage, un maître, il officie, initie, instruit et protège. Dans le sens péjoratif qu’on lui connaît aujourd’hui ce terme aurait été
utilisé pour la première fois pour désigner le pasteur Jim Jones responsable du massacre de sa communauté en1978 à
Jonestown où 914 personnes périrent par ingestion de cyanure de potassium.
[6] Prostitution ‘logée’ (regroupements sur site de plusieurs prostituées), prostitution ‘par plans’ (prostitution spécifique de
mineures),
[7] « On ne naît pas violent, on apprend à le devenir. La construction sociale, le poids d’une culture patriarcale conduisent
certains hommes à des comportements sexistes et violents envers les femmes » Michela Marzano, philosophe et chercheuse et
membre du Centre de recherche sens éthique société du CNRS. Extrait de la brochure de la Fédération Nationale Solidarité
Femme (2004).
[8] « Les troubles psychotraumatiques sont générés par des situations répétées de peur extrême, portant atteinte à l’intégrité,
qui vont paralyser, pétrifier le psychisme de telle sorte qu’il ne pourra plus modérer la réponse émotionnelle déclenchée au
niveau neurobiologique et protéger la victime. La sidération en est une conséquence qui signe une réaction certes inadaptée,
mais la seule disponible à ce moment-là. La victime est comme un automate, dissociée, déconnectée face à la violence qui
s’incruste en elle, sans élaboration possible dans la mémoire. N’ayant pas été capté par la mémoire habituelle (celle qui
permet à chacun de donner des versions différentes face à un même événement), le traumatisme ne peut être historicisé. Les
conduites dissociatives vont se reproduire sans que la victime s’en rende compte. » Entretien mené par Linh-Lan Dao (journaliste) avec Dre Muriel Salmona (psychiatre). https://www.francetvinfo.fr/societe/violences-faites-aux-femmes/pourquoi-
les-victimes-restent-elles-avec-leur-conjoint-violent_2704084.html
[9] Mina Harker, née Wilhelmina Murray, réincarnation d’Elisabetha, est un personnage de fiction imaginé en 1897 par Bram
Stoker.
[10] Dalligand, L., « Violence conjugale », notes de la conférence prononcée le 6 décembre 2007, Saint-Gilles-les Bains, La
Réunion.
[11] Témoignage de Mirella, prise en charge au Réseau VIF, qui a retiré sa plainte pour violences conjugales et dont le compagnon avait déjà été condamné pour actes de barbarie sur leurs enfants : « Il me frappe, en général avec des coups de
pied, il s’appuie sur les montants de la porte pour pouvoir me frapper fort. Ça fait deux ans. Il me claque, me pousse, me mort,
m’étrangle. Hier, il m’a tordu le poignet, il m’a brûlée avec la cigarette au niveau du front et il a dit qu’il va tuer ma famille.
Pendant tout ce temps je pensais calmer les choses en lui disant que je l’aimais, mais c’était très dur pour moi, j’avais peur
qu’il s’en prenne encore plus fort à moi. »
Dernières publications
- AFFAIRE D’OUTREAU :DES « DYSFONCTIONNEMENTS » ?
- 5EMES RENCONTRES DE LA SANTE MENTALE « DE LA PRISE DE CONSCIENCE A L’ACTION »
- OUTREAU, DES ENFANTS VICTIMES CONDAMNE.ES AU SILENCE
- EMPRISE-DEPRISE DANS LE COUPLE
- Revue de l’ORViFF N°2 – Auteurs de violences : comprendre pour accompagner – Édition Janvier 2026
