PROSTITUTION, FANTASMES, DESIR, VIOLENCES

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Geneviève PAYET, La Réunion
Psychologue Clinicienne, Co-Fondatrice de l’Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie

Malgré l’intensification de la lutte contre le système prostitutionnel (loi de 2016 contre le proxénétisme, contre la marchandisation des corps, pour la responsabilisation des clients), ce phénomène est en pleine expansion, impliquant des mineur.e.s notamment. Entre partages, annonces, recrutements, sites de rencontres, appli (Peppr.it en Allemagne, Gfendr au Québec), … la digitalisation est en fait assez peu connue, la prostitution2.0 s’appuie sur des technologies bien éprouvées. Dans le même mouvement, la voie est libre aussi pour la pornographie qui s’invite dans l’espace public comme dans l’espace virtuel ; ce dès le plus jeune âge. On le sait, la pression commerciale est telle que, au risque de vous décevoir, les décodeurs et autres systèmes parentaux de contrôle n’y peuvent rien …

  • Du côté du client, ce d’autant qu’il est intéressé par la prostitution juvénile, tout s’est simplifié : il télécharge l’appli et, quand il se connecte, il choisit le type de service et le profil de personne qu’il souhaite. Il renseigne certains critères (lieu, date, prix) et d’autres plus poussés (silhouette de la personne prostituée, langues parlées, pratiques sexuelles envisagées, …). 
  • De l’autre côté c’est une véritable logique entrepreneuriale qui est à l’œuvre : elle garantit l’anonymat, assure la mise en relation des clients avec les prostituées, la location de chambres, le paiement via des numéros de cartes de crédit frauduleux récupérés sur le darknet.

La prostitution à Bourbon

Pour introduire cette conférence je vous invite à faire un bref détour sur le développement de la prostitution dans notre île à partir de 1848.

La pauvreté des nouvelles affranchies et les autres couches sociales défavorisées, les premières étant de loin les plus nombreuses à pratiquer cette « honteuse industrie » (presse locale de l’époque). Avec le développement des maladies vénériennes, les « professionnelles » furent tenues de se faire enregistrer au « bureau des mœurs ». 

Vint ensuite l’époque de Mam’zelle Paula (née en 1913) a tenu le seul bar à marins du Port pendant plus de quarante ans « Chez Paula ». A l’arrivée d’un bateau, les « tantines » descendaient en masse des hauts où elles vivaient dans la misère. Elles avaient pour rôle « d’égayer par leur présence les pauvres marins esseulés » … 

L’appellation dePoupettes la chaux que l’on prêtait après la départementalisation à certaines jeunes filles tiendrait du fait qu’il s’agissait de jeunes Noires qui, pour séduire, voire attirer le client, cherchaient à se conformer aux critères de beauté en vogue à l’époque et éclaircissaient leur teint avec de la poudre. 

L’expression Femmes en carte (loi de 46 Marthe RICHARD, fermeture des maisons closes et instauration à La Réunion d’un fichier médico-social pour l’inscription et la mise en carte des prostituées sur un registre, avec privation éventuelle de liberté sur simple décision administrative.  Ce registre a été supprimé en 1960).

Dans les années 1970 – 1990, prostitution de rue (ville puis les spots de prostitution à La Réunion ont migré à la périphérie de la ville, à proximité des axes de circulation très fréquentés, au vu et au su de tous, dans des zones à la fois bien accessibles et assez discrètes, parfois éclairées. 

Depuis l’arrivée du numérique, la prostitution se déploie aussi beaucoup à partir des réseaux sur le Net et, parallèlement, au cours de soirées privées, dans des appartements, des chambres d’hôtels, des salons de massages, les lieux de la nuit … 

En France : de l’histoire à nos jours

Dans les représentations en France, on est passé de la figure de la prostituée présentée au XIXème siècle comme une « dégénérée, vicieuse et perverse » (Cf. le personnage de Nana chez ZOLA) à la prostituée traumatisée et victime d’inceste qui dans les années 1980 donnant lieu à une intervention victimologique, à la prostitution « moderne », celle qui part du principe que chacun.e est libre de son corps, consentant.e et en droit d’exercer « son métier » (TDS). Aujourd’hui c’est la figure de la prostitution étrangère, achetée, sans papier ni droit, abusée, victime de la traite et des conflits armés dans le monde qui vient sur le devant de la scène.

Dans ce contexte émergent depuis quelques années

  • L’image ‘glamour’ de l’escort.e
  • Une banalisation des nudes (photos intimes) échangés par les ado sur les réseaux sociaux ouvrant la voie au chantage et au harcèlement 
  • Le libre accès au porno : images, films, gonzos (cinéma amateur), sextape (vidéo à usage privé), …
  • Le développement du revenge porn (vengeance qui consiste à diffuser des contenus intimes pour humilier) 
  • Une érotisation sans limites des images publicitaires dans l’espace public  
  • Une divulgation ludique de vidéos sur les réseaux sociaux mimant des pratiques sexuelles (fellations sur Tik Tok) 
  • Une fascination pour les influenceuses qui ont fait décoller leur notoriété en publiant des mises en scènes sexuelles  
  • Le regard complaisant à l’égard de certains clients surnommés loverboy, sugar baby, sugar daddy (certains se souviennent peut-être de cette publicité à proximité d’un campus en 2017 à Bruxelles incitant les étudiantes à sortir avec un sugar daddy pour « améliorer [leur] style de vie » …).

Au final, ces multiples facettes donnent une image actuelle plutôt attrayante de la prostitution …  

Mais de quelle prostitution parlons-nous ?

  • Celle qui est orchestrée par les réseaux criminels internationaux de trafic d’êtres humains et de traite à des fins d’exploitation sexuelle
  • De la prostitution de rue
  • Des étudiantes qui se prostituent un WE pour un sac VUITTON
  • De celle qui est implicitement proposée dans nombres d’espaces commerciaux (scènes, clubs, salons, bars, cabines, écrans …)
  • Des personnes qui reçoivent chez elles ou vont chez le client
  • Des escort.e.s qui ont un/des contrat.s avec des agences
  • Des personnes qui sont sous le contrôle d’un.e proxénète 
  • Des adolescent.e.s qui, pour une cigarette, pratiquent des fellations dans les toilettes du collège 
  • De la prostitution en ligne 
  • Etc.


Dans les représentations sociales, on observe un effet de banalisation. La prostitution est souvent pensée comme volontaire et dans l’imaginaire collectif elle revient souvent à offrir une alternative au malaise inhérent au désir. 
« Je peux tout faire : actif ou passif, oral ou anal, tendre ou agressif, dominateur ou soumis, voyeur, exhibitionniste, les plans à trois, ou plus… J’accepte les plans crades, contre un supplément, mais je refuse les excès comme les objets, les séances trop clairement sadomasochistes et le fist fucking. En dehors de ça, je joue tous les rôles. » Sébastien.
En achetant du sexe, « c’est facile » dit-on. En plus, on est exonéré de tout investissement amoureux, libéré des contraintes liées à la séduction. En achetant du sexe, le consommateur peut tenter de réaliser cette part maudite à laquelle seul son fantasme lui donne accès d’habitude ou qu’il ne réalise qu’à travers le rêve. Pourtant, et combien nous l’avons constaté sur le terrain, nombre d’entre eux sont confrontés à la solitude, à des troubles sexuels, aux perversions, à des comportements psychopathiques, … 
D’évidence, les situations prostitutionnelles sont très différentes les unes des autres. Les travaux que nous avons publiés dans le cadre de la recherche menée entre 2012 et 2014 avec l’ARIV (Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie) sont gracieusement à votre disposition. 

Les enjeux psychiques dans les situations de prostitution

Pour la clinicienne que je suis face à vous, ce qui m’importe est d’envisager les enjeux psychiques dans les situations de prostitution, et d’approcher le sens que peut revêtir dans certaines situations l’expérience/le choix de la prostitution.

Nous pourrons ainsi appréhender l’engrenage favorisant l’entrée dans le processus, les causes externes (conduites réactionnelles à un environnement sociétal jugé insupportable, pression morale, religieuse, …) et surtout les causes internes (psychiques et corporelles où le sujet va penser/fantasmer l’acte de prostitution comme une issue possible, parfois une sorte de compromis.

Un constat tout d’abord : nous vivons dans un monde où pour faire sa place dans une communauté, il faut paraître, il faut devenir visible, quasi s’exhiber. Et cette monstration sociale de l’individu s’accompagne d’une monstration sexuelle qui croît dans les mêmes proportions. Mais au fait, que montrons-nous de nous-mêmes ? Etonnamment, cet exhibitionnisme ‘moderne’ (chez le pervers comme dans le système prostitutionnel ou le porno), constitue justement la meilleure manière de cacher son intimité, en contrôlant ce que l’on montre de sa personne et en protégeant ce qui de soi (l’Autre) reste inaccessible. 

Un coup d’œil du côté de l’étymologie nous conforte dans cette approche. Prostitution vient du latin prostituere, qui signifie littéralement « placer devant », « exposer à la vue ». Ce qui révèle qu’il y a bien, par défaut, quelque chose qu’on ne montre pas, qui demeure caché, manquant … En somme, ce que nous offre le regard viendrait à la fois masquer et révéler un autre, cet autre ? Se prostituer reviendrait donc aussi à donner à voir ce qu’on ne montre pas (l’absent) dans cette exhibition de soi. 

Parmi les questions qui nous sont souvent posées :

  • Qu’est ce qui fait qu’un sujet va se sentir concerné par ce qui (un mot, un objet) sera pour lui signifiant de l’image du/de la prostitué.e ?
  • Quelle est cette sorte de contrainte interne qui va pousser un sujet à se rapprocher de la scène sociale de la prostitution, et à y expérimenter réellement ce type de sexualité mis en jeu ?
  • Si les choses sont claires du côté des clients, que cherche quant à elle la personne qui se prostitue ? De l’argent, mais elle n’en a presque jamais … 

Maintenant, reste plus qu’à faire la connaissance de ‘la bonne copine’ qui va parler de son expérience, donner ses conseils, et qui connaît celui qui … 

L’impact des mots

Arrêtons-nous un instant sur des mots parfois adressés à l’enfant qui questionne, qui réclame, qui souffre et qui, à travers ses symptômes, interpelle des parents qui supportent difficilement ses comportements et ses demandes. Il n’est pas si rare d’entendre des réflexions du style : « tu es comme …, tu es une pute, tu es faite pour ça ! » ou « tu dois rapporter de l’argent ». Si ces insultes ne font pas sens pour l’enfant qui les reçoit comme du rejet, elles peuvent en revanche faire écho à un fantasme d’inceste avec le père susceptible d’inspirer de la peur.

Ces propos peuvent résonner comme des injonctions et ouvrir du côté d’un processus assignations/désignations inconscientes et complexes ; ces injonctions amenant le sujet à faire corps dans le réel (rapport au signifiant) avec les mots. Le sujet s’accroche à cet impératif verbal, la parole est comme incorporée. Un autre soi-même (porteur de l’injonction) va alors apparaître. Cet autre érotisé va pouvoir répondre par l’agir prostitutionnel au travers de la mise en scène sexuelle répétée du corps.

A l’origine grecque du terme « pornographie » signifie ‘écrit concernant les prostituées’. En ce sens il renvoie à tout texte décrivant la vie, les manières et les habitudes des prostituées et, partant, des proxénètes. Dans son sens actuel, le mot n’a été utilisé qu’à partir du XVIIIème siècle en tant que représentation des organes et des actes sexuels. Loin de nous dans ce propos d’adopter une position moralisatrice en pour ou contre, d’opposer les images du ‘bon’ érotisme (esthétique) et de la ‘mauvaise’ pornographie (vulgaire). 

Des mots aux images

La problématique du regard (en lien avec la pulsion scopique) est déterminante pour démontrer comment naît l’excitation sexuelle. C’est quand le regard se pose sur autrui que l’on commence à le désirer. Et à l’opposé, la dissimulation progressive du corps avec la civilisation tient en éveil la curiosité sexuelle. 

Je vous invite à faire un détour du côté du concept de ‘pudeur’ pour nous permettre d’avancer dans notre propos. Pudeur vient du latin pudor, dérivé du verbe pudere qui signifie « éprouver ou inspirer un mouvement de répulsion », « avoir honte » ou « causer de la honte ». De fait, la pudeur empêche le regard de faire effraction, donc de nier l’autre en tant que sujet. Elle préserve ainsi une partie de l’intime, elle rappelle les limites qui ne peuvent pas être dépassées. Sur cette base, la culture surtout se charge ensuite d’en définir les limites et les modalités. 

Dans la perversion (voyeurisme et exhibitionnisme), mais il en est ainsi dans le porno et même dans la publicité, nul besoin d’appréhender le sujet dans sa globalité. La pulsion n’est pas endiguée par la honte. Le regard peut donc se focaliser sur certaines parties corps. Le but est de montrer, donc de voir passivement. La satisfaction d’ordre génitale (éprouvée chez le pervers, provoquée par les acteurs, recherchée par le publicitaire) vient en forçant l’attention de l’autre. 

Dans le tournage d’une scène de sexe, ce qui compte le plus dans le porno c’est le plan capté par la caméra, il n’y a pas de désir mais de la chair. On n’a pas affaire à la vérité, on construit un spectacle, la fiction est omniprésente, l’actrice/l’acteur découvre son partenaire lors du tournage. Elle/il ne vend pas son corps, mais une image, plus exactement un droit d’utilisation de sa propre image.

La prostitution est aussi une invite au voir. Qu’elle nous rappelle sa présence dans la rue, sur les vidéos, elle laisse rarement indifférent celui qui la regarde. Elle ravive en nous l’expérience de l’étrangeté du sexuel qui nous habite. De manière générale, on le sait bien, l’image suscite le désir et l’image érotisée augmente la jouissance. Elle est d’ailleurs bien plus performante que les mots. Elle a même un pouvoir de communication nettement supérieur à la parole parce qu’elle est en prise directe avec une formation de l’inconscient constitutive de notre vie psychique, à savoir le fantasme. 

En somme, l’image est un formidable vecteur d’émotion. Si la publicité et les réseaux sociaux en ont fait leur support privilégié, on peut aussi mesurer l’impact de l’image dans deux situations totalement opposées : 

  • L’une est source de souffrance et de détresse chez le psychotraumatisé : les flash-backs, les hallucinations, les reviviscences, les fausses-reconnaissances, les cauchemars, la répétition incontrôlable de scènes qui ont fait psychiquement violence sont les manifestations caractéristiques du sujet pétrifié par une effraction, qui lutte contre l’angoisse et la peur, qui s’épuise face à l’irreprésentabilité des violences.
  • L’autre image est source de plaisir intense chez le spectateur/trice d’un film porno. Il peut à loisir passer et repasser l’image, rester le temps qu’il veut sur une scène qui exerce sur lui autant de fascination (fait écho à une autre scène) que d’excitation (jouissance sexuelle). Elle donne accès à une jouissance pulsionnelle hors champ, comme déconnectée, à laquelle il peut même devenir addict. 

Psychanalyse et Répétition

Depuis Freud, nous avons bien perçu ce que nous devons dans notre développement psychique et pulsionnel au processus de la répétition. Répéter c’est passer de la découverte à la maîtrise par le jeu du principe de plaisir, lui-même articulé au plaisir sexuel. Et tant que la nouveauté n’a pas pris place et sens, jusqu’à la jouissance indicible, nous reviendrons sur ce canevas de la vie … A tel point que la répétition elle-même va devenir une infinie source de satisfaction. D’ailleurs, l’acte sexuel le plus classique nous en apporte la preuve. Combien de fois remettons-nous ça sans nous lasser ?

Il en est tout autrement dans le système prostitutionnel. La répétition n’étant pas articulée avec le désir et les fantasmes qui le sous-tendent, malgré les risques, la douleur, la souffrance, dans certaines situations les personnes prostituées vont avoir tendance à se soumettre à la contrainte de la répétition, estimant que dans le laisser-faire rien dans la réalité ne viendra surpasser cette épreuve-là. Nous reviendrons plus loin sur cette problématique. 

Influence exercée par le porno sur l’enfant

Parce qu’il est extrêmement préoccupé par son corps et le développement de ses organes génitaux, un psychisme encore immature va recevoir avec une immense curiosité et satisfaction les scènes porno. Mais, loin de combler ses besoins (lorsqu’il n’a pas encore accédé à la sexualité génitale), elles risquent fort de bloquer son processus de fantasmatisation et de réactiver le fantasme de la scène primitive. 

Dans l’univers infantile le porno arrive comme une météorite ! Avec l’extrême visibilité du détail, la répétition des actes et la recherche de performance sexuelle des acteurs et actrices, ce réalisme absolu vient donner corps aux fantasmes originaires et brouiller les autres fantasmes qui en découlent autour notamment de l’accouplement et de l’amour. La vision d’un rapport sexuel vient éveiller l’image construite intérieurement (imaginaire/refoulée/inaccessible) à partir du fantasme originaire qui donne accès à la sexualité génitale. 

L’ado porno-dépendant, il en est de même pour l’adulte, peut s’illusionner des recettes infaillibles d’une sexualité idéale montrée à l’écran : pénétrations multiples, possession du partenaire, accès garanti à la jouissance, … Illusion car dans cet univers particulier, les visuels peuvent devenir des cache-sexes qui empêchent en fait de voir et de sentir subjectivement une relation, de la rythmer dans une dynamique de couple ; sans vouloir l’idéaliser pour autant. Car certes dans le pacte amoureux, il y a bien souvent asymétrie, décalage, incompréhension, heurt. Ce qui fait ‘nous’ par la rencontre ne recouvre pas-tout de chacun de nous. Néanmoins, il y a consentement, c’est-à-dire ouverture à l’autre autorisé à franchir la frontière et à prendre de mon intimité. 

Bon je vous l’accorde, et c’est bien mieux ainsi, dans la dynamique amoureuse nous ne sommes pas dans la rationalité du consentement éclairé du patient ; si tant est que celui-ci consente vraiment de manière éclairée ! Parce que noué à l’intime, il y a toujours dans le pacte amoureux, et c’est ce qui lui donne sa brillance, autant de flou (jeu, risque, rêve ?) de part et d’autre entre le ‘pourquoi j’ai consenti’ et le ‘pourquoi il a accepté’ ? En somme, on pourrait dire que ‘c’est parce que je crois en lui que je dis ‘oui’. Force est de constater que le consentement en appelle plus à la croyance qu’à la raison.

 Croire dans la prostitution ?

La mise en scène de l’acte prostitutionnel par la valorisation d’une féminité voulue irrésistible dévoile tous les mouvements projectifs et les enjeux identificatoires qui font le lit de scénarisations multiples. Ceux-ci se donnent à voir dès la préparation pour l’entrée en scène : choix du lieu, du client, du rôle qui sera tenu, des habits, des accessoires, du maquillage, … suivant qu’il s’agit d’une femme, d’un homme, d’un travesti, d’une personne trans. Ces apparats masquent et dévoilent ce qui est refusé/suspendu du soi, ce manque fondamental qui, à travers le théâtre prostitutionnel, traduit ces fragilités narcissiques qui poussent la personne prostituée à aller aux confins de ses limites parfois, quels qu’en soient les risques.

La pratique prostitutionnelle fait trembler les fondations de l’être. Volontaire avons-nous dit plus haut ? Au fil du temps, elle s’inscrit plutôt dans cette logique où il faut/tu dois plaire à l’autre, répondre à la commande. Celui qui commande ne parle pas au désir, il se soucie que ça marche. Point. Il est indifférent à ce qui du sujet pourrait se manifester. Et pour s’en préserver les codes et les rituels sont bien en place faisant de la personne qui se prostitue quasi un personnage de fiction. Le sujet absent, son corps peut être consommé comme autant d’objets (objets partiels ?) au service de la jouissance de l’autre.

Corps / dé-corps

La temporalité nécessaire à la personne qui se prostitue pour entrer dans ce décor (dé-corps) est une étape essentielle. Se glisser dans un corps devenu étranger permet de se transformer physiquement (anonymisation), de se donner l’illusion d’avoir le 1er rôle c’est-à-dire d’être en position de force, de préparer son personnage (pseudo, âge, histoire, culture …), de satisfaire les exigences objectives du contrat, mais aussi de basculer dans cet ailleurs. Il va de soi, que cette temporalité permet aussi bien sûr parallèlement de se préparer psychiquement à toute éventualité, car le consentement est comme un saut dans l’inconnu, on ne sait pas complètement vers quoi il va nous mener.  

A l’œuvre dans la dimension prostitutionnelle, le féminin est recouvert par la féminité et le voile du fantasme. La féminité c’est la représentation, l’imaginaire qui prend appui sur les dimensions sociale et culturelle. Le féminin est irreprésentable, il résiste à la description et nous attire en même temps. Il ne peut jamais être comblé comme un creux, un vide. C’est un point ouvert à l’horizon, sans bordure, sans limite, sans attache. Un mirage !

Consentement et prostitution

Dans toutes les nuances du consentement, entre le « je veux, je veux bien, j’ai pas d’autre choix, … », le cum-sentire se négocie, s’arrache parfois. Dans le désespoir, la solitude, le manque d’expérience, … il peut aussi y avoir du forçage jusqu’à l’abus. Le ‘oui’ accordé dans une douce pénombre peut aussi devenir effraction lorsque, contre le désir, l’autre obéit à sa seule logique pulsionnelle (psychopathie, perversion) ou, par délégation, à la logique économique d’une organisation à laquelle il appartient (trafic, proxénétisme). 

La problématique du consentement est présente tout au long du parcours prostitutionnel : de la 1ère passe à toutes celles qui vont suivre, du 1er client à tous ceux qui vont suivre, du 1er contrat à tous ceux qui vont suivre, des 1ères violences à toutes celles qui vont suivre.

Car quand le sujet ne s’autorise plus à penser, n’a plus confiance dans ce qu’il ressent, n’est plus à l’écoute des signaux qui disent l’angoisse, le dégoût, il peut aller jusqu’à se forcer lui-même, obéir au-delà des limites qu’il s’était fixées en s’éloignant irrémédiablement de son propre désir. En prenant le risque de se confronter (psychiquement et physiquement) à l’insupportable, le corps cède, le sujet se perd et se meurt. 

Reste à savoir comment revenir sur son consentement ? Est-il réversible, à quelle condition, à quel prix ? 

Du consentement au laisser-faire 

De manière générale, le consentement est un mouvement qui part du plus intime chez le sujet qui va s’en remettre au désir de l’autre, c’est-à-dire celui qui reçoît son consentement. Toute notre vie cette question s’impose à nous, par touches répétées, et ce dans quelque domaine que ce soit. 

D’être fondamentalement ambigu n’enlève pas au consentement son authenticité, mais lui ajoute une complexité. Dans la relation amoureuse, passée la phase d’éblouissement, cette facette énigmatique du consentement peut se refermer comme un piège, par exemple lorsque les relations de couple se tendent, se dégradent … 

Mais quels ont été les termes de ce consentement. Le sujet aurait-il (sans le savoir) consenti à ce qui lui est arrivé ? Comment repérer le mouvement retour où le consentement s’efface, où le ‘oui’ prend la couleur du ‘non’, doucement ou brusquement, suivant les événements. 

Personne ne peut dire à la place du sujet s’il a consenti ou s’il a cédé, pourquoi et à partir de quand il a ‘laissé faire’ (en créole on dit : « dans le oui la point bataille » vs « qui ne dit mot consent »). 

Mais voilà, laisser-faire n’est pas vouloir, c’est lâcher, lâcher sur son désir. Ça devient comme un mécanisme de survie. En cause ? Le désespoir, l’épuisement, la menace, la manipulation, la dissociation traumatique, et tant d’autres phénomènes qui réduisent et détruisent le sujet. Laisser-faire est une étape dans le processus de démission et de retrait pouvant aller jusqu’à l’anéantissement de soi. Cette étape signe l’abandon/la suspension d’un corps qui n’est plus articulé à la parole, au fantasme. Quelque chose s’est fissuré. 

L’impensable marque la possibilité d’un point de bascule, dans la violence, dans l’enfer. Justement, ce que le Surmoi veut c’est que je cède sur mon désir, que je le sacrifie. Avec le laisser-faire, les conditions sont psychiquement réunies pour donner libre-cours à cette instance qui va prendre les rênes et dicter ma conduite, faire à ma place les choix …

Conflits de loyauté, mécanismes d’emprise, sentiment de honte et de culpabilité, conduites d’entêtement … peuvent, par étapes successives et de façon masochiste, condamner le sujet à se soumettre / obéir à cette voix qui vient du dedans et qui le pousse à trahir son consentement initial. Non plus par consentement à l’autre, mais en réponse à son propre consentement érigé comme un commandement intérieur qui vient de cette instance morale (Surmoi) tyrannique. 

Alors, comme un objet, un baba-chiffon dirions-nous en créole, je me soumets, je suis consommé. Dans le pacte prostitutionnel, le contrat peut facilement devenir l’outil d’une relation sadomasochiste où le client cherche à jouir en humiliant l’autre. Très simple, il détourne les conditions convenues au départ (cf. cyberviolences, sexting). 

La prostitution : un univers dominé par la pulsion et par l’argent 

« Une femme c’est 40€ » me disait un détenu la semaine dernière. Le tarif est annoncé lors de la première rencontre. 

Pour information, le revenu moyen d’une actrice pour une scène classique se situe entre 800 et 1 000 dollars. Pour un acteur, ce salaire se situe entre 500 et 600 dollars par scène ou par jour. Les films sont achetés pour la beauté des actrices, pas des acteurs. Les premiers rôles sont féminins La femme est donc l’argument qui fait vendre. Un.e escort gagne en moyenne entre 1000 et 1500€ pour 1 WE.

Dans la transaction, l’argent stimule, érotise et permet la transgression. Mais par-dessus-tout, en position de tiers, l’argent instaure un cadre : c’est ce par quoi le contrat est posé (mise à disposition du corps et des organes sexuels, types de prestations et durée de la rencontre). L’acte sexuel se transforme alors en passe et tient à distance la séduction. Il délimite cet autre, réduit au corps de la personne qui se prostitue, sans toutefois faire disparaître l’autre psychique. On pourrait même penser que de telles règles étant posées, l’argent dissocie sexe et sexualité.

Entre celui qui donne et celui qui reçoît, l’argent délimite les places (proxénète/client/prostituée). Dans le système prostitutionnel, l’argent instaure une coupure dans ce corps à corps, c’est une garantie qui donne accès à un rapproché sexuel libéré de la subjectivité, de l’angoisse et de toute dépendance émotionnelle et affective. A la fois, l’argent retient et expulse celui qui paie. 

Payer/faire payer, une confrontation au masochisme

Dans l’ensemble, les prostitué.e.s veulent de l’argent, beaucoup d’argent, le plus vite possible et ont effectivement le pouvoir d’en gagner ; au début surtout. Positionné.e.s dans un rapport de pouvoir (« faire payer », « plumer comme des pigeons »), on peut avoir l’illusion de contrôler, voire de posséder le client (castré) présenté (dans une position éminemment phallique) comme une proie facile. 

En réalité les personnes qui se prostituent se plaignent de ne pas pouvoir ‘retenir’ cet argent, qui apparaît et disparaît aussi vite. Elles sont dans une quête sans fin.  

« Avec l’argent je vais me payer des vacances, aussi les after qui font que je me lève à sept heures du matin pour danser toute la matinée, les produits que je consomme, ecstasy, GHB, cocaïne parfois. Rien à voir avec mon salaire qui sert à payer mes dépenses courantes et mon quotidien. En gros, il faut compter en deux tiers d’argent propre, pour un tiers d’argent sale. Mais je peux pas gagner autrement ce tiers-là parce que depuis je suis dans la prostitution je peux plus quitter. » Lina

La pratique de la prostitution est aussi comme une confrontation permanente au masochisme qui se donne à entendre par les « il faut que j’y aille pour payer mes études, mon loyer, ma drogue … » ou encore « ce client m’a fait mal, au point de me faire une déchirure, mais je dois persévérer » … On peut se laisser impressionner par le rapport au manque, à la douleur et à la maltraitance, par un seuil de tolérance toujours plus fort pour affronter les épreuves qui jalonnent le parcours dans cet univers ouvrant la voie à la transgression.

Dans l’espace-temps de la passe, fantasmes et jouissance se transforment en corps et en argent. La motivation économique de la passe intervient alors comme le pendant de l’acceptation de l’acte sexuel. Mais payer revient aussi, à la fois à réduire la puissance de celui qui reçoit (rapport de domination) et à rompre le lien de dépendance avec celui qui donne (refus d’une aliénation). L’alliance est scellée !

Cependant, loin de combler le sujet, cette transaction remet juste dans le social ce qui se produit. Le fait d’accepter de l’argent contre un service sexuel révèle et préserve bien en même temps quelque chose d’un manque à être chez la personne qui se prostitue. Dans la prostitution, l’avoir (argent, services, cadeaux, promesses …) aurait la prétention de se substituer transitoirement aux attentes de l’être. Reste que pour l’Autre, l’argent est un signifiant, il ne paie rien. On est alors dans un quiproquo absolu. D’où cette impossibilité de profiter de cet argent « sale ». D’où la répétition infinie qui peut mener jusqu’à la chute. Remarquons au passage que c’est aussi souvent ainsi qu’est qualifié l’argent perçu par les victimes d’inceste, de viol, de violences conjugales, … lorsqu’elles sont indemnisées. 

« Peu importe ce que j’achetais ou combien d’argent je gagnais, je ne réussissais pas à combler ce vide intérieur qui devenait de plus en plus criant. J’ai continué à me prostituer dans l’espoir que cela en vaudrait la peine un jour. Mais ce jour n’est jamais arrivé. » Vénus

Consentir et céder

L’acte prostitutionnel est une rencontre avec la prostituée dans ce qu’elle a mis en scène d’une féminité. Parce que le devenir féminin en passe par le consentement à être désirée, la stratégie prostitutionnelle organise les conditions de la séduction pour répondre au désir de l’autre. En forçant le trait avec des artifices, la pratique est en réalité devenue une réponse factice à la question de savoir ce qu’est une femme. De ce point de vue, la prostitution n’est qu’un appât piégeant la pulsion sexuelle génitale. 

Ce « faire-croire » qu’elle consent est joué par cet autre personnage qu’est à ce moment-là la personne qui se prostitue. Il opère comme un effet de masque. Exit chez cette femme la dimension du sujet pourtant source de fantasmes chez l’homme alors transformé en client. D’ailleurs, la prostituée cherche à être reconnue – non pas en tant que sujet de son propre désir en tant qu’il est pris dans le rapport à l’Autre – mais comme objet du désir et de la jouissance. Dans son positionnement, il y a justement quelque chose qui se joue hors du ‘sujet’, hors du féminin pour laisser place au corps sexué … devenu objet partiel. 

L’argent déplace sur une autre scène cette rencontre. Pour la personne qui se prostitue, l’argent signe le renoncement à son propre désir et, symboliquement, il a pour fonction de garantir la distance avec le client. C’est pourquoi, plus que la somme versée, c’est surtout le geste (dans le réel) du paiement qui compte pour la personne qui se prostitue. Ce geste est le témoin d’une demande infinie chez elle. Il signe la présence au plus profond du soi (son désir) de cette partie toujours saine et vivante que l’acte de prostitution n’avait surtout pas pour objectif de combler. 

La personne qui se prostitue sait bien qu’elle n’est pas aimée ni désirée pour elle-même mais pour quelque chose qu’elle/son corps grimé ; et d’ailleurs cela fait partie du contrat. Du coup, quand la question de l’amour est évacuée, il n’y a pas lieu pour la jouissance de condescendre au désir. Tout se passe du point de vue pulsionnel en court-circuitant le registre du désir et en cherchant uniquement à jouir du corps de l’autre. 

  • Consentir en tant que rencontre avec une jouissance devient alors une quête d’une déprise de soi.
  • A l’opposé, céder c’est devenir un objet d’une jouissance imposée par l’autre, c’est faire l’expérience d’une emprise de l’autre. 

Cependant, dans ce commerce singulier qu’est la prostitution tout est rapidement brouillé. La frontière et le passage entre consentir et céder n’est pas facilement décelable. En cela, il devient possible d’aller jusqu’à anéantir celui/celle qui se trouve en position de pur objet de jouissance. Quand elle n’est plus reliée au désir, la pulsion peut être sans limite et devenir destructrice. La pulsion de mort est à l’origine de la réédition des expériences traumatiques.

Parfois, consentir c’est quelque part un peu renoncer à ce qui permet de dire non. La personne qui se prostitue ne peut complètement se protéger de l’effraction (sinon, par exemple, en annonçant un tarif qui fera fuir le client qui ne lui inspire pas confiance ou alors en se droguant pour pouvoir faire face). 

Et, la porte du laisser-faire s’ouvre quand le désir est malmené, nié. Quand je ne suis plus en capacité de faire obstacle à ma révolte, je suis réduit au silence. Il y a toujours un risque majeur de se fondre malgré soi dans cette mécanique où tout est permis, d’être vampirisé aurait dit Gérard LOPEZ. Et, malgré moi (position masochiste) le plus souvent je m’impose à devenir complice des agir pulsionnels transgressifs de l’autre.

Sur le terrain prostitutionnel, existe une proximité dangereuse en consentir et céder, on évolue sur une zone de crête. Consentir peut conduire à céder, sans même s’apercevoir que la limite est franchie (prestation jugée mauvaise par le client, rapports douloureux, exigences qui n’ont pas été préalablement convenues, refus du préservatif, etc.). L’angoisse et la peur seront des signaux d’alerte bien insignifiants et imperceptibles quand il est déjà trop tard.

Trop tard c’est on ne peut plus dire non, contrôler certaines situations, se dégager de l’effroi, retrouver sa liberté. C’est la peur de tout perdre, peur de disparaître, même à son propre désir.

Saint-Paul, La Réunion

Le 19 septembre 25

Bibliographie

  • Gérard BONNET, La pornographie. Une agression sexuelle sur mineurs, Paris, Albin Michel, Espaces libres, 281 pages, 2021.
  • Clotilde LEGUIL, Céder n’est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement, Villeneuve d’Ascq, 219 pages, PUF, 2021.
  • Geneviève PAYET, Prostitution à La Réunion : représentations actuelles. Recherche menée au sein de l’Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, Saint-Denis, 144 pages, mars 2013.
  • Geneviève PAYET, ProstitutionS à La Réunion : les attentes des intervenants. Enquête menée au sein de l’Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, Saint-Denis, 144 pages, décembre 2015.

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