
VIOLENCES CONJUGALES ET CONTEXTES CONJUGAUX VIOLENTS, DES TRACES POUR DES EXPERTISES.

Loick-M Villerbu, Pr émérite psychologie et psycho-criminologie,
Université Rennes 2 et Paris 7.
Pascal Pignol, Dr. en psychologie, Cellule de Victimologie Générale,
CH Guillaume Régnier, Rennes, F.
Anne Winter, Dr en Psychologie, Gis CrimSo-ICSH, CIAPHS
(EA2241), Université Rennes 2.
I- Considérations sur l ‘analyse des violences
Toute étude expertale sur les dites violences conjugales requiert au moins deux préalables. Qu’il soit tenu compte des conditions de cette émergence et que soit étudié le fonctionnement clinique mis en œuvre à propos d’un objet qui échappe aux représentations communes et classiques de la psychopathologie ou de la psychiatrie. Celles-ci se voient imposer un site d’interprétation (un contexte) qui ne peut se suffire de l’addition de deux personnalités et se doivent dépasser leur objet premier, un individu, un sujet, un malade pour envisager un fonctionnement dyadique, spécifique si l’on admet qu’il est ici conjugal. Alors qu’il peut porter sur toute autre relation (par exemple parental,
sectaire (Villerbu, 2013).
Ces études cliniques et psychopathologiques sont traversées des mêmes dynamiques que celles dont on a vu les effets à propos des harcèlements et quel soit leur lieu d’émergence (entreprise, vie domestique, vie scolaire, etc.) et leur cible (sexuel, moral, psychologique, etc.)
Il y a un travail d’élaboration constant depuis l’invention des « femmes battues » et de leur syndrome (Roy, 1975 ; Walker, 1979) à la formalisation contextuelle des violences conjugales (Villerbu, 2011), peu ou prou perceptibles dans les analyses sociologiques courantes traitant de la domination masculine, ou encore dans le vaste sous ensemble des maltraitances (les violences à enfants, ascendants, animaux, dégradation, etc.). L’analyse portée sur le contexte va développer les notions d’emprise et d’empathie, de crises et de conflits, des gestions des émotions ou de la proximité, dans un rapport constant à la loi et aux lois, aux intégrités psychiques et corporelles, aux appartenances et à la propriété. Ce qui est identifié sous le terme générique de violences conjugales est à la fois effets de croyances, effets de fantasmes, éthique et politique du lien social et des valeurs mutantes du vivre ensemble et des sensibilités sociétales. Un tel objet complexe ne peut s’abstraire de l’espace criminologique. Une telle analyse ne tient in fine sa possibilité que de travailler sur le lien social et ce qui en est fait, les pratiques auxquelles cela donne lieu.
Que veut dire violence ?
Deux possibilités s’offrent. Définir une notion et en estimer les capacités discriminatoires ou faire un inventaire de comportements et secondairement les réduire en sous-ensembles. Dans le premier cas chacun sait ce que veut dire violence, dans le second ce qui va être empiriquement défini comme inacceptable le devient. Le code pénal comme par ailleurs l’ensemble des règlements intérieurs des coutumes ou des us témoignent bien de ce balancement constant. L’exigence de critères établit dans chaque registre des inventaires (des articles écrits ou oraux) différents qui fixent un seuil, une limite au-delà desquels il y a infraction, désobéissance, incivilité ou irrespect. Telle que définie ce qui est violence emprunte donc des formes multiples, de la destruction à la contrainte, de la force à la séduction, de la ruse à la vandalisation, etc.
Violences et processus
Toute violence susceptible de faire l’objet d’une interpellation pénale est le résultat d’une volonté politique d’intimidation. Politique parce qu’elle traite du rapport entre les hommes dans un contexte donné, régulé, et réglementé. Cette intimidation peut être jouée sur deux processus. Le défi qui suppose que celui auquel ce défi s’adresse ne disparaisse pas sinon la recherche de preuves (d’existence et de valeurs de soi-même) s’éteint. Il s’agit de faire plier par des techniques de rabaissement variées, ponctuelles ou chroniques, afin d’obtenir la disparition ou l’effacement de toute opinion/option différente. Le déni, ce pour quoi la visée la plus explicite est le contrôle total, vers la destruction non plus des appartenances (patrimoniales, physiques, etc.) mais du partenaire familier ou non, non d’un mode de présence de celui-ci mais de lui-même. La différence entre défi et déni est que le premier fait souvent les angoisses brutales( dites passionnelles et impulsives) et que le second ouvre aux rapports terroristes dont la seule issue est la conversion ou la mort. Les acteurs du premier processus sont souvent définis comme immatures et impulsifs, labiles, les autres pervers (accompagné ou non de narcissisme avec ce que cela entraine de diagnostics appariés). Les agressions ou violences vont dans le premier cas porter sur le corps, son intégrité physique, son enveloppe corporelle et superficielle, la peau, et les objets d’appartenance ; dans le second cas les agressions ou violences cherchent l’arrachage, la pénétration, proche du cannibalisme (morsures), supposent des enlèvements ou séquestrations, rapts, privations, etc.
Violences et facteurs contextuels
La problématique de la mise en acte des violences dépend de trois facteurs :- une histoire de vie et de ses incidents de parcours qui vont être à l’origine des options existentielles (axiomes ou injonctions à être) et de leur régulation, – une organisation psychique dite structurale ou de personnalité dont les décompensations ( les mises en échec ponctuels amènent des désorganisations et des rétablissements éventuellement infractionnels (par narcissisme, jalousie, envie, impulsivité, ressentiment), – et des facteurs d’opportunité : ce qui est inattendu dans le quotidien mais qui signifie quelque chose dans l’histoire passé d’un sujet.
Le moment de l’acte violent est donc un seuil en instance d’être atteint ; la limite dépend de quatre conditions : – de la structure psychopathologique,- des ajouts éventuels de facteurs exogènes (alcool, drogues, références sectaires, modifications du champ d la conscience), – des pressions du milieu environnant, les facteurs stressants (famille-travail-insatisfactions) – et de ce que sait celui ou celle qui va être l’objet, dans la violence, de cette condition psychopathologique au quotidien. Ce que l’on appelle aujourd’hui la co dépendance, la co construction des échanges et des présences dans une dynamique groupale.
Violence et autonomie
Les violences agies/subies vont restreindre ou empêcher totalement l’exercice du droit de chacun de disposer de son autonomie. Ainsi va-t-on développer un atlas de l’autonomie pour décrire et critériser les droits reconnus/déniés à chacun. S’appuyant à fois sur les évolutions de la médecine légale, la sensibilité collective de chacun son propre territoire normé, les analyses longitudinales des enfants ayant été confrontés à ce type de violences, l’extrême difficulté à recouvrer les moyens de leur autonomie, des partenaires également confrontées les critères vont s’attacher à composer un atlas de l’autonomie empêchée :
| violences psychologiques (rabaissement, intimidation, etc.) | Violences physiques (coups et blessures, bousculades, chutes, tortures et barbaries, etc.) | violences économiques (droit à disposer d’argent versus argent au compte-goutte et cible, contrôle des consommations, interdit d’achat, etc.) |
| violences morales , (destruction de l’image de soi auprès des autres, des proches ou non, insultes, etc.) | Violences sexuelles, (viol, prêts à d’autres hommes, contraintes à des agirs sexuels refusés, etc.) | violences liées à la possibilité de se déplacer (séquestration, isolement, sorties contrôlées et épiées, etc.) |
Atlas psycho-criminologique des atteintes à la conjugalité : l’autonomie empêchée
Les violences dites conjugales, éthique et politique des avoirs et des interventions
Quatre grandes ères sont repérables dans une mise en perspective de ces violences. Il va de soi que décrire des temps d’émergence de thèses ne fait pas supprimer les thèses précédentes et qu’elles co- existent en pleine anachronie. Une ère morale et religieuse dans laquelle chacun est assorti selon son statut sexué dans de grands projets dont le fondement est cosmologique et de survie sociétale. Une ère pré-criminologique, ou anthropologie criminelle, dans laquelle ce qui fait violences est formalisé dans des perspectives qui admettent explicitement que de tels comportements font directement références à une évolution de l’homme et en tant que tels représentent la dégénérescence de sa condition, soit avant même sa naissance soit dans le temps de son existence. Une phase de transition plus médico-sociale travaillant sur la plasticité de la biologie et l’imitation psychologique tendra à faire sortir le comportement criminel de ses références déterministes, innéistes. Une ère criminologique moderne,essentiellement sociologique, qu’elle soit quantitative ou ethnologique dans laquelle les violences décrites sont inhérentes à la condition de tout lien social. Ce ne sont plus des erreurs de la nature mais des éléments structurels du lien social. Et une ère criminologique post moderne qui n’a pu se construire qu’en étudiant le rapport Victimant/Victimé, construire à côté de l’analyse agressologique- criminologique une analyse victimologique (Villerbu, 2008; Pignol, 2011). Perspective qui doit essentiellement son statut de l’histoire médico-sociale des catastrophes, accidents et crimes ou de l’incidence des états d’intoxication mais aussi des analyses psychanalytiques sur l’émergence de ce qui fait trauma.
Le souci d’une santé publique relayant et relayée par les ligues et les sociétés d’hygiénisme a inventé dans le cours du XXe siècle, ce contexte particulier concerné par tout un chacun victime de l’arbitraire d’une condition maritale. Mouvements et associations de femmes, pression des groupes féministes ont agi conjointement aux recherches de cohésion sociale sur des fondements égalitaires (constitutions et lois) et non plus d’usages ou de coutumes, paritaires (distribution des pouvoirs et des taches) juridiques (code pénal, code civil, code de la santé, code de la famille, code du travail). Ces changements progressifs de registres naissent avec l’émergence de nouvelles conditions professionnelles ; les nouveaux métiers du social de la médecine et de la psychologie vont agir directement sur cette transformation. La médecine légale des vivants (et des morts) renouvelle son analyse des traces de victimité, les revendique dans le même temps que les observateurs et intervenants sociaux rendent compte des effets à court, moyen et longs termes des violences subies tant du point de vue moral, mental ou physique. La médecine légale se partage avec les spécialistes de la psyché, la trace se fait psychique et dans le temps long des développements personnels et des générations.
Quatre faits significatifs sont repérables. Un nouvel usage de la relation entre genres ; – quand le genre devient une classe à part entière, les « brutalités » émergentes de la différence de classes deviennent sociologiquement intolérables.- En deuxième lieu les violences s’inscrivent dans un continuum, parfois manifeste parfois masqué (d’où la notion de cycles), polymorphe (prenant des formes variées).
Si rien n’est inné tout s’enchaine dans une organisation acquise qui ne peut nier le socle neuro biologique sans cependant s’y réduire. – Les faits de brutalités ont ainsi une histoire interne à une composition conjugale et ne relève pas seulement d’une imitation générationnelle (mimétique de résolution des conflits) ou d’une transmission (identifications subjectives) et sans que toutefois on ne puisse nier les effets de celles-ci. – Enfin si ces mêmes faits ne sont plus liés à une nature (innéité) mais relèvent d’une histoire et de filiations, dépendant des accidents existentiels ou émotionnels, la violence destructrice dirigée sur tout objet de contradiction (ou de frustrations) est nécessairement, éthiquement (bien au-delà de la morale et des conventions), une décision subjective. Le « se laisser aller à… », qu’il soit sous forme impulsive ou préméditée (colère ou calcul), exige d’être responsabilisé. La conséquence en sera que l’expert veillera à l’analyse des stratégies (des
enfermements) et des stratagèmes (techniques relationnelles centrées sur une cible désignée : les appartenances de la personne (défi) ou la personne elle-même ( déni).
Une tendance forte. Toute violence devient narcissique (dans la mesure où elle signifie ce qui est insupportable dans toute différence) et tout recours à l’honneur se fait fallacieux et mensonge sur soi- même.
Si la colère est une décision subjective elle dit à la fois un déficit personnel, l’impossible division de soi, et la prise de pouvoir sur l’autre qu’elle permet. La colère se fait attribut du pouvoir, et devient fétiche au sens littéral : ce sans quoi rien n’est possible ; elle est le masque qui rend tout possible. Et la préméditation loin d’être seulement une réflexion sur la façon de procéder (élaboration critique d’un mode opératoire) est également investie d’une même fonction ; la préparation qui est là pour elle- même, est une condition indispensable à la destruction.
La destruction de la différence ou de la contradiction est rendue possible par défaut d’empathie et exercice de l’emprise. Défaut d’empathie ? Le Victimant peut avoir vécu dans un climat et des ambiances d’agressions ouvertes ou masquées, sans témoin bienveillant (facteur de résilience) : Il a pu en conclure que toute émotion étant en soi un risque, elle ne doit ni se voir et ni exister. De fait il est lui-même sous emprise et met sous emprise, sous emprise et ne le sachant pas, dans le souhait démesuré de prendre/garder le contrôle ou la possession de la relation. Comme de l’autre côté, Victimé, être sous emprise peut constituer une mesure ultime de sauvegarde existentielle. Ce qui nous
introduit dans la logique existentielle et pulsionnelle des choix de partenaire et des options qui ont fait la décision.
II- De la psycho-sociologie des violences conjugales aux structures des contextes conjugaux violents.
Violences conjugales et autres violences
La notion, violences conjugales est une formalisation tenant à quatre entrées historiques et datables, entrées projetées sur une relation type de pouvoir et de climat liés au type de pouvoir :
1- les violences de genre ou violences sexistes, liées aux représentations de la différence anatomique et de ses projections dans un système de pouvoirs.
2- La violence amoureuse, de la dépossession de soi, de la possession de l’autre, de l’envie et de la jalousie, de la passion de l’emportement et de la transparence, des formes extrêmes d’attachement et de possessivité.
3- La violence fondamentale de la vie à deux, violence de cohabitation dans une durée non définie dans un rapprochement des corps et des espaces, des territoires et des distributions des taches ou de pouvoir, où les enjeux sont : qui prend une décision ? Qui dispose de l’argent ?
4- La violence pathologique expression figée de souffrance organisée en comportements destructeurs,
établie et fixée en structures et troubles de la personnalité, toujours hésitante entre folie ou délinquance, maladie ou monstruosité, toujours susceptible de se décontextualiser et de donner lieu à l’émergence d’entités sécuritaires « les hommes violents » (par exemple), et l’énoncé magistral qui les accompagnent : narcissique-pervers, psychopathe, paranoïaque, etc.
Violences et objet cible des violences.
Les violences sont les expressions de crises, anhistoriques, et se définissent à la fois par leur cible (partenaire, voisin, anonyme, etc. des appartenances), leur objet implicite (les histoires personnelles mises en jeu) et les moyens mis en œuvre (les types de comportements qui possèdent un typus destructeur). Ces violences sont focales : elles s’épanouissent sur un site prédisposant ou vulnérant.
On peut énumérer ces sites : – Patrimoine généalogique dans les violences familiales qui s’en prenant à la parentèle engendrent des confits de génération et de références (éducatives par exemple).
-Parentalité dans les différentes formes de maltraitances liées à ou plusieurs enfants. Les enfants sont dotés d’enjeux dissemblables, organisateurs de conflits intra parentaux et intergénérationnels sur la base de ce à quoi ils sont associés imaginairement ou symboliquement. – Conjugalité dans les violences au partenaire dont les postures vitales, existentielles renvoient à des positions historiques, subjectives jamais conflictualisées, toujours en crises, impossibles à réguler dans la parité. Ce n’est pas l’absence de crises qui fait problème mais leur inorganisation en conflits rendant compte explicitement de lieu pour les dire.
| Parentèles (Conflits de) | Parentalité | Conjugalité |
| Patrimoine généalogique | Arbitrarité dans la dissymétrie | générationnelle Conflits de Parité |
Vecteurs vulnérant du lien social engagé dans la mise en couple
La conjugalité en crise
Les violences se font régulières, attendues. Classiquement deux représentations ont été proposées pour
rendre lisibles ces cycles de violences et leur polymorphisme.
Sur la base d’un contrat tacite ou d’une collusion destructrice, d’intérêts, les deux partenaires sont entrés dans une logique protégé/protecteur aux frontières instables et toujours susceptibles de devoir être réaffirmées. La demande initiale commune de protection se pétrifie et les rôles deviennent univoques. Un couple Victimant/Victimé se construit et devient une forme d’identité. Les violences manifestes se font actrices d’une crise qui va susciter dans le jeu relationnel maintenu, des types de sentiments porteurs du renouvellement des violences. La crise se réalise sur des effets de symétrie et de surenchère. On en reconnait deux, réparation recherchée ou honte imputée. Pour le « protecteur »,
la sortie de la crise s’accompagne d’une exigence renouvelée d’admiration de la part du partenaire violenté : retrouver les moments émotionnels d’un entente parfaite. Et dans ce cas il est classique de voir le protecteur faire des offres à son ou sa partenaire, des cadeaux aussi variés que l’on peut imaginer. L’autre sortie consiste à réaffirmer la responsabilité du « protégé » dans l’émergence des violences, à persister dans le rabaissement ; lequel vient rendre compte d’un état antérieur subjectif du protégé-victime. Le choix de l’un ou l’autre stratagème ne dépend pas évidemment que de l’un ou l’autre des partenaires mais de ce qu’ils savent l’un de l’autre dans leur quotidien, dans leur histoire de couple et dans l’histoire des familles d’appartenances. Pour le « protégé », dans une dynamique également repérable, c’est l’attente de la réparation, l’attente d’un sauveur extérieur, la réapparition de la honte, l’émergence d’une nouvelle crise. Une telle attente trouvant ses motifs dans une logique d’attribution de la culpabilité et de la responsabilité : carence légitimée de la responsabilité chez le
« protecteur » parce qu’il est souffrant, déficient ou que c’est la norme de tout groupe ; culpabilité en excès chez le « protégé », que ce soit par l’auto attribution d’une faute ou erreur personnelle, d’une impuissance à vivre autrement ou par fidélité (fidélité à soi, à son histoire, à ses choix, à sa parole, ses acquis, etc. ) ou loyauté de principe(d’appartenance, d’alliance ,etc..
Sur la base d’une dynamique interpersonnelle systémique du genre : SI….Alors. Le jeu des places étant garanti et inamovible chaque partenaire va devoir s’y maintenir avec les conséquences que cela implique. Par exemple : Si la femme est Protectrice. (Rôle traditionnel débarrassant l’homme de toutes responsabilités domestiques), alors l’homme se réalise au travail et encourt dépression, épisodes suicidaires,
alcoolisme, inceste ; la femme mère admirable surinvestit les enfants, la maison, devient aveugle à tout ce qui s’en éloigne, déprime, verse dans des comportements d’échecs et d’hostilité. Réciproquement si L’homme est « Protecteur » (met en place un contrôle des vulnérabilités) alors la femme prend une position de victime, somatise, ou change de contrôleur. Quant à l’homme s’il se tue au travail le risque de devenir un tyran familial est grand avec une incitation à user des recours à l’alcool, aux violences physiques, suicide et inceste sont des modes d’issues possibles.
Conjugalité en crise : crise de parité
Un couple se construit sur une double dynamique : groupale et conjugale. Du groupe il a tous les systèmes dynamiques, un échange qui se construit sur une différenciation des rôles et de l’entretien ou non des climats (de pouvoir) et des ambiances, centré sur une tâche, son économie et ses dérives. Le couple a ceci de particulier que son origine se tient sur les significations dont sont dotés les échanges sexuels et d’argent, au plus près des enveloppes corporelles, dans un contexte contraignant par soi- même ou par des tiers, dans un temps indéfini, selon les appartenances culturelles et la tolérance relative interne à ces appartenances.
Le couple réalise a priori un système paritaire dans lequel les positions subjectives (ou la distribution rigide des rôles, par exemple) se fonde sur une double exclusivité : loyauté à un système d’alliances écrit ou non) et fidélité, un non partage total ou partiel de l’objet fondateur (les échanges), avec tout autre.
Tout manquement à la structure paritaire dont la loi est le garant mais non exclusivement est une atteinte aux éléments structurels de cette parité conjugale. Mettre un couple en crise c’est mettre en question la plus ou moins grande rigidité normative de ces vecteurs et de leur accommodation en situation. Les remettre en cause est une atteinte sécuritaire et chaque couple va dans le temps co construire un objet persécuteur interne conjugal (OPIC) à entendre comme une ligature de couple, une greffe sujette à toutes les implosions et explosions à toutes les tentatives de rejet et d’immunisation.
C’est cet objet, en tout point analogue à un fétiche, qui fait de chacun l’otage de sa propre histoire comme de l’histoire commune, et fait craindre des représailles. Au point qu’il est possible de parler d’aliénation mutuelle, d’autarcie pathologique, dans un syndrome d’accommodation qui fait échec et obstacle à tout changement auto programmé. D’autant que généralement les incidences de la parentalité (les enjeux pluriels que signifient les enfants) redoublent d’intensité quand celles des parentèles ne cessent d’être en fond ou au premier plan. Le changement ne peut venir que de l’extérieur : enfant en danger, enfant rival, ou de l’imminence d’une mort annoncée à travers le regard
porté par des tiers sur l’état psychique, physique, économique, etc. Se voir se regardant. Cette instance paritaire n’est pas à confondre avec l’instance égalitaire, la parité confirme des droits ou des devoirs sans volonté égalitaire. Ce sont deux instances autonomes.
III- Sans quoi rien ne peut se tenir : la vie amoureuse et sa psychopathologie.
Nous finissons tous par choisir ou être choisi et par nous adapter aux choix posés (au moins un temps, le temps des violences et de leur chronicité). Que veut dire choisir ? Choisit-on ? Est-on choisi ? Si choisir est trié, ce que l’on ne retient pas reste toujours l’envers ou une autre face de ce qui a été retenu, et cette autre face risque toujours d’être choisi par un tiers ! Le virtuel est tout autant dans ce que l’on retient que dans ce que l’on écarte. C’est là qu’est la culpabilité inhérente à tout choix ou à toute position de fait, sujet à accident.
Un axiome de base. C’est sur la base d’un axiome (une attente indéchiffrable a priori) qu’un choix s’est opéré, qu’une possibilité a été éliminée. Un tel axiome doit constituer la recherche expertale et s’inscrire dans une Bioscopie des parcours et trajets de la vie sentimentale et sexuelle. L’analyse freudienne (Freud, 1910) en avait donné les éléments structurels de départ : l’autre doit détenir quoi pour devenir attachant ? Un autre doit me contraindre de quelle manière pour que l’opération se fasse ? Si l’on accepte l’hypothèse que le sentiment amoureux dans sa passion exige une dépossession de soi-même il faut bien imaginer que la relation est suspendue à des ensembles d’objets ou de situations fétiches ou fétichiques, des traits totalement ou partiellement aliénant. Leurs disparitions alors engendrent une crise qui se jouera sur le mode du défi ou du déni, toujours sous forme d’une urgence vitale, et selon les modes d’organisations structurales ou de personnalité, les pentes propres, en dépression ou en colère. Une stricte analyse économique des positions axiomatiques devra alors amener l’expert à envisager comment se maintient stable un système (à la fois pour chaque personne et dans chaque couple) sachant que le mode d’attachement contient en lui-même sauvegarde et destruction. Une logique axiomatique requerra alors sur la base d’une injonction historique faite à soi-même la recherche des couts et des gains d’une telle position et les soutiens ou rejets qu’elle suscite dans la construction de l’environnement. On dira que c’est l’effondrement de la dynamique axiomatique qui cherchera dans le déni ou le défi, une régulation des tensions, impliquant des solutions de violences.
Si le choix est toujours fait d’aléas et n’obéit réellement à aucun principe de vigilance (ni par ailleurs de précaution), c’est le maintien impensé/impensable du choix qui fait le problème La conjugalité dont nous avons parlé plus haut doit donc elle-même être déconstruite en deux versant hétérogènes et conflictuels.
| Parité Enjeux de la dynamique paritaire | Attachement enjeux de la dynamique d’attachement : |
| Relation d’objet du couple : Exclusivité/fidélité-loyauté | Relation d’objet du sentiment amoureux : Un Prêté pour un Rendu |
| Analyses stratégiques et pétrifications des rôles La théorie des cycles de la violence Renforcement crisique Les théories systémiques si…alors Les références lewiniennes (climats) Enfermement mutuel -Théories des ambiances et altérité, le rapport : soi et autrui en termes de carences et d’excès. de Responsabilité/Culpabilité | Analyse pulsionnelle, Théories des choix Croyances et Convictions Théorie des traits fétichiques/narcissisme. *les caractéristiques exclusives (sine qua non) de l’objet aimé (quel trait particulier ?) *les caractéristiques exclusives que découvre en soi celui qui aime et qui sont des sine qua non.) ce qu’il doit pouvoir offrir et dont il n’avait pas conscience. Théorie des étayages. Références à la psychopathologie projective (contamination, confabulation, l’en trop et le pas assez d’une demande (d’amour) et d’une adresse(présence) |
| Avatars : OPIC | Avatars : OPIC |
La Bioscopie des parcours sentimentaux et sexuels s’avère de fait, un média tout à fait spécifique d’analyse déconstructive de la pluralité des objets mis en jeu (parentèle, parentalité, conjugalité, parité et attachement dont le non partage engendre un objet persécuteur interne : le non dit de ce que chacun connait le mieux et dont il a la plus intime expérience. (Condaminas, 2013).
III- Et l’expertise psychocriminologique dans tout cela ?
L’oralité des débats comme la recherche de portraits types fera toujours que l’on préférera un « bon diagnostic » (de personnalité ou de structure) à la compréhension d’une situation qui a dégénéré en violences destructrices. C’est cela qui fabrique les caricatures de la psychologie judiciaire. Les diagnostics ne manquent pas qui vont du narcissique pervers à la psychopathie, du paranoïaque à l’impulsif immature ou à celui qui mûrit obsessionnellement son ressentiment, etc. Ou pour la femme dont on décrit la passivité structurelle, faisant faire plus que faisant, se posant agressivement en victime, etc. Tout diagnostic qui en général oblitère le poids des contextes et des histoires : de la conjugalité, des modes d’attachement et de leurs combinaisons. On devrait s’interroger sur les faux bénéfices d’une telle position doctrinale.
Le code pénal ne connait pas les violences conjugales, il ne sait que des comportements aggravés par un type de lien. Tout est fait pour ne pas parler du contexte lui-même, pour ne pas lui donner autorité dans l’évocation de son mobile : ce que veulent les violences conjugales sur la base d’un Objet Persécuteur Interne Conjugal. Ni pour celui ou celle qui est la victime ni pour celui ou celle qui est l’auteur. C’est un déni rationnel, organisé de la référence « violences conjugales ».
Une certaine philosophie du droit pénal a refusé de considérer l’inceste comme crime catégoriel… mais il a accepté de conjuguer dans ses articles le harcèlement dans les différentes situations et formes que l’on connait bien maintenant, et donc d’en faire une catégorie. Le droit pénal dira toujours qu’il y a risque à créer des systèmes dérogatoires, quel qu’en fut la nature (Godefridi, 2013), et le classique clinicien qui ne se confronte pas aux groupes trouvera des motifs de persister dans ses propos. Les violences conjugales en tant que contexte s’effacent devant le poids d’une nosographie et l’amoncellement de circonstances. Il reste à construire ces contextes conjugaux violents sur le plan
pénal en rassemblant tous les articles qui peuvent le signifier ; il faut œuvrer à la définition opératoire d’un tel « article » dont l’un des bénéfices et non des moindres sera de témoigner de la situation sociale, collective actuelle des invariants sociologiques et éthiques, les « inacceptables ». La perspective est possible : regrouper tous les comportements que le code pénal a inventorié, relevant d’une infraction et d’un crime dans un espace dont on ne dit aujourd’hui que les circonstances aggravantes. En droit pénal le comportement relève d’articles divers qui noient complétement le phénomène en le diluant dans autant d’articles qu’il y a de comportements répréhensibles. Il faut lire les articles de presse (sic) pour savoir que dans la réalité l’on a jugé des violences conjugales, i. e un contexte (ex : « un mari violent condamné ») : d’où cette extrême variabilité des peines (Dieu, 2008), le renvoi préconisé au social comme au médical et l’usage abusif des médiations (pénales) (Cador, 2005).
L’individuation de la culpabilité et de la responsabilité vont de pair avec une demande de qualification clinique individuelle. Mais cet individu transformé en anonyme est bien loin de la réalité clinique et du quotidien ; il est trop aisé de transformer une situation d’emprise en un débat passionnel (moral) entre deux individus. Trop souvent l’expert psy-tombe dans ce travers ; il lui appartient de résister tant à la sociologisation des violences qu’à leur moralisation.
La reconnaissance pénale d’un contexte hautement destructeur devrait être l’affaire du XXIe siècle. Il y a peu d’exemples semblables à ce procès de Douai (Lange, 2012) pour lequel la victime de violences conjugales devenue criminelle a été acquittée. Que dire alors des enfants confrontés à ces mêmes violences dans le temps long de leur histoire et qui n’en peuvent plus de répéter les modes de régulations de crises d’attachement, appris (Coté, 2011), (Indridason, 2006)
Former les experts psy à cette catégorie clinique est une urgence pour proposer des éléments clés au débat judiciaire. Concevoir qu’une expertise psychocriminologique est essentielle lors de tout dépôt de plaintes devrait faire son chemin. Un pas de plus dans l‘organisation en cours qui voit commissariats et gendarmeries se doter de spécialistes et le parquet recourir de plus souvent aux experts (Chap. 11).
Bibliographie
- Cador P. (2005) Le traitement juridique des violences conjugales, la sanction déjouée. Paris.
L’Harmattan. - Condaminas C. (2013) Sentiment amoureux et conjugalité violente. Paris. L’harmattan.
- Coté I. Dallaire L-F, Vézina J-F. (2011) Tempête dans la famille. Les enfants et la violence
conjugale. - Dieu F., Suhard P.(2008) Justice et femme battue. Enquête sur le traitement judiciaire des
femmes violences conjugales. Paris, L’Harmattan. - Evans P. (1992) L’agressivité verbale dans le couple. Le Courrier du Livre. Tr. Fr. Wiart.
1996. - Freud S. (1910) Contribution à la psychologie de la vie amoureuse. In, 1969, La vie Sexuelle.
Paris. PUF. pp.47-80. - Lange A. (2012) J’ai tué pour ne pas mourir. Paris. Laffont.
- Pignol P. Villerbu L-M. (2008) Nouvelles réflexions sur le couple pénal en victimologie,
pp.261-267. Interaction Victime agresseurs, un choix ? pp.267-275. Psychocriminologie.
Paris. Dunod. - Indridason Arnaldur (2001) La femme en vert. Tr. Fr. E Boury, Métaillé, 2006, Paris.
- Villerbu L-M. (2011) Violences infractionnelles. In, Tzitzis S., Bernard G., Jolivet D.
Dictionnaire de la police et de la justice. Paris. PUF. - Villerbu L-M. (2013) Psycho-Criminology of Sectarian Reality, Policy Studies
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